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Comme l’imagination n’existe plus suffisamment pour créer un univers romanesque, on a décidé de qualifier de « roman » tout récit, toute autofiction, toute relation d’une vie même quand l’auteur ne cherche pas, ou si peu, à dissimuler la réalité qu’il va irriguer de son talent quand il en a.

Dans Le Temps gagné, de , on n’a pratiquement aucun mystère à dissiper.

Après sa lecture, j’ai d’abord tweeté en évoquant une « œuvre remarquable qui parvient à conceptualiser des douleurs intimes, une descente en flammes familiale ».

C’était trop peu car il m’est venu immédiatement qu’il y avait beaucoup plus de choses à dire, et notamment de ma part qui suis étranger au monde germanopratin, premier concerné par Raphaël Enthoven, au travers de quelques personnalités aisément identifiables, notamment Jean-Paul Enthoven son père, Catherine David, sa mère, Isi Beller, son beau-père, Bernard-Henri Lévy, Justine Lévy, Carla Bruni.

Si certains lecteurs sont seulement attirés par la « peopolisation » inévitable qui s’attache à la réputation de Raphaël Enthoven et à la lumière projetée sur ceux qui l’entourent, ils la trouveront, mais sur un mode qui, fuyant le registre anecdotique, n’abandonne jamais l’approche réflexive.

L’essentiel est ailleurs. Rien de ce que pense, sent, déteste, aime ou accomplit Raphaël Enthoven n’est occulté, rien de ce ce qu’il endure, rien de ses souffrances, rien de sa résistance. Il est le portrait éclatant et réussi qui domine ces nombreuses pages et représente la colonne vertébrale d’un exercice qui emprunte – il ne se compare pas – aux Mots de Sartre, à Marcel Proust, à Jean-Jacques Rousseau, et offre une variété de tons et de séquences, de descriptions, de dérisions, de moqueries, de sarcasmes et d’émotions révélant une palette infinie et surprenante.

Sa méchanceté, sa perfidie sont éblouissantes. Jean-Paul Enthoven oscille entre du pompeux et du ridicule. Du mesquin et du fragile. BHL est accommodé à une sauce à peine moins aigre.

Raphaël Enthoven offre des descriptions d’un comique achevé avec un art du trait et de l’imitation, sans mépris, qu’on n’imaginait pas chez ce philosophe. Les rapports de Jean-Paul Enthoven avec son employée, le langage de celle-ci suscitent une véritable hilarité qui vient distraire d’un monde en général glauque et médiocre malgré les apparences qu’il se donne.

Raphaël Enthoven – c’est sa grande force – use de l’aptitude philosophique à comprendre, à analyser les mécanismes humains les plus subtils – d’abord les siens en détail, minutieusement – pour ne jamais se perdre de vue, explicitant l’innommable, éclairant le trouble, justifiant l’impur et acharné à débusquer la racine de tout. Cette obsession de rationaliser donne à son livre sa grandeur mais peut-être aussi ses limites. Placer sous une lumière trop éclatante les aléas humains et familiaux, les heurs et malheurs d’un destin est riche de sens mais, paradoxalement, stérilise les ombres et durcit les états d’âme.

Cette tendance est aggravée, si on peut dire, par la netteté d’un très beau style classique, limpide, pédagogique, structuré, sans équivoque, permettant au philosophe d’exposer l’univers encombré de ses idées, de ses pulsions et de ses sensations. Pour le simplifier. Je n’ai pas été séduit par le ton délibérément grossier dont il use parfois et qui relève d’une affectation. Pour nous démontrer qu’il sait quitter le registre délicat – comme si on pouvait en douter.

Glauque sans doute, jeu de massacre aussi, mais son « Je » se massacre également. Le Temps gagné est un étrange ouvrage qui frappe par une dureté, une absence de complaisance. Comme si l’examen de conscience de Raphaël Enthoven, la revisitation de son existence, qui ne le font pas s’épargner, imposaient que tous soient évalués à la même aune. L’humain proche ou lointain est assez maltraité, la tendresse est rare ou elle revient de loin. Sa grand-mère Poupette ou sa mère diminuée.

Ma surprise provient surtout de son rapport au sentiment, de sa manière délibérément prosaïque d’appréhender la sexualité et les comportements amoureux, de son refus de tout lyrisme, de tout abandon, comme si la loi d’un désir impérieux, la passion de la liberté ne pouvaient se vivre qu’avec une désinvolture cynique, une rudesse sans la moindre pitié. Ce qu’il narre sur le couple qu’il a formé avec Justine Lévy n’est pas élégant et certains épisodes, même pour une apologie, ne paraissaient pas nécessaires.

Il a été amoureux fou de Carla Bruni, qui le lui a bien rendu, mais ma gêne vient de ce qu’à aucun moment – à l’exception d’un mensonge éhonté à BHL qui a entendu dire que sa fille Justine était trompée – cette histoire particulière ne soit lestée d’un peu de gravité. Comme si l’unique normalité acceptable était celle de deux amants se vivant comme seuls au monde. Il y a dans cette attitude une sécheresse, un réalisme abrupt qui s’accordent mal avec son esprit philosophique.

Mais ce livre est de courage et de talent, de pensée et de vérité.

Courage et talent qui m’ont donné du regret. Le talent, n’en parlons pas, on fait avec ce qu’on est, ce qu’on a, ce qu’on peut.

Le courage, c’est autre chose. J’aurais rêvé de pouvoir écrire sur ma famille, mes parents, mes enfants, les aléas de mon premier mariage, le bonheur du second, les épreuves, les souffrances, les choses intimes qu’on a besoin de sortir de soi parce qu’elles vous libéreraient et qu’elles serviraient d’enseignement.

Mais le courage m’aurait toujours fait défaut. J’aurais fait mal, j’aurais blessé. J’aurais hésité. J’aurais gommé.

La crudité, la vérité du réel, il fallait un Raphaël Enthoven pour les appréhender avec une sombre allégresse. Personne n’est innocent.

N’est pas lui qui veut.

Extrait de : Justice au Singulier

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