[LIVRE] La Cendre et le Feu : Tugdual Denis, fils de Scarlett O’Hara et Tancrède Falconeri
On peut d'abord trouver La Cendre et le Feu, Enquête intime au cœur de la droite française (Robert Laffont), certes, fort bien écrit, mais un peu décousu. Souvenirs d’enfance et tranches de vie professionnelles s'y imbriquent sans logique apparente.
Puis on lit l’avertissement de l'auteur : « Pour comprendre la droite, il ne suffit pas de l’expliquer, il faut la dépeindre ». De fait cet itinéraire d’un enfant blessé – car Tugdual Denis est un écorché vif – est un tableau de de Bruegel : divers groupes s’activent, loins les uns des autres, en s’ignorant. Certains sont en arrière-plan, d’autres au tout premier. Ainsi en est-il de la droite : celle dite classique, de gouvernement, est restée longtemps devant, imposante. L’autre, derrière, au loin, méprisée. Sauf que la scène est mouvante, comme un théâtre dont le décor tourne. Les notables d’hier s’effacent, les réprouvés gagnent en importance. Tugdual Denis connaît bien ces derniers. C’est sa famille d’origine.
« Trop à droite »
De Jean-Pax Méfret, il écrit : « Comme nous autres, élevés trop à droite, il reste marqué par une soif de reconnaissance sociale qui n’advient que rarement ».
Que veut dire au juste « trop à droite » ? Par rapport à qui ? À quoi ? Le milieu « catho tradi », la vieille droite, la « France rance » comme l’appelle Libération, dont est issu Tugdual Denis est pourtant honorable, sans doute mieux élevée, plus cultivée et au fait du savoir-vivre que tous ceux qui la toisent. Mais ceux qui la composent sont pourtant des parias. Quand le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen, accédant au second tour des élections, avait repris dans son discours la tirade de Flambeau dans L’Aiglon : « N’ayez pas peur de rêver, vous les petits, les sans-grades, les exclus », c’est, entre autres, à eux qu’il s’adressait, ceux que la gauche dominante avait cornerisée dans une dhimmitude politique contre laquelle la droite classique, tout occupée à ne pas en être elle-même victime, n’a jamais su ou surtout voulu se débarrasser. Parmi ces exclus, des prêtres brillants qui ne deviendront jamais évêques, des écrivains de talent qui n’emporteront pas de prix littéraire, de bons journalistes barrés à l’entrée des grandes rédactions, des philosophes, des historiens que France Culture n’invitera pas, des maîtres de conférence qui ne monteront pas plus haut…
Causes perdues
Il y dans Tugdual Denis du Scarlett Ohara et du Tancrède Falconeri : on ne choisit pas les causes perdues qui vous ont vu naître mais on peut décider de ne pas y mourir... de leur tourner le dos pour ne pas qu’elles vous engloutissent. Le contraste avec son frère – chanoine à l'Institut du Christ-Roi – est saisissant : celui-ci lui avoue, un jour, détester, comme lui, la marginalité. Mais quand le journaliste Tugdual Denis l’a repoussée, le prêtre Alban Denis l’a acceptée de façon sacrificielle. Car ne vous y trompez pas : les marginaux d’aujourd’hui ne sont pas les militants no-border ou queer – ceux-là sont la nouvelle bourgeoisie encensée par le nouveau clergé – mais les pèlerins de Chartres.
Il y a aussi, dans l’auteur, du Rastignac et du Marcel Proust : un désir irrépressible de reconnaissance, mendiée jusqu’à l’humiliation. L’épisode de son éviction à l’enterrement de Thierry Ardisson, qu’il raconte avec un repentir contrit et touchant, ressemble à la porte close qu’aurait trouvée au XIXe un roturier toquant au Jockey Club. Il n’est pas du « bon milieu ».
L’auteur a pris ses distances avec son terreau familial – il a à cœur de préciser qu’il était favorable au mariage gay ou encore qu’il n’a jamais voté RN – mais il conserve pour son Tara une forme d’affection. Il a gardé de son milieu d’origine, entre Prince Éric et cathomobile, « l’examen de conscience » (qu'il pratique, de fait, en filigrane, au fil des pages), un attachement pour La Vierge Marie (que par deux fois il évoque) et une fine compréhension de cet univers dont on ne parle habituellement que pour l’insulter et le caricaturer.
Parmi les journalistes, il y a ceux qui fréquentent les petits (ouvriers en grève ou agriculteurs en colère) et ceux qui côtoient les grands. Tugdual Denis fait partie de la deuxième catégorie. Mais sa plus-value, comparé à d’autres journalistes politiques, est le respect subtil autant qu’équitable avec lequel il décrit chacun d’eux. ll traite sur le même pied tous les héros de tragédie grecque qui ont fait la vie politique de ces dernières années : Fillon, Philippe, Mélenchon, Villiers, Marine Le Pen, Marion Le Pen. Ces dernières sont d'ailleurs avec lui magnanimes (si elles devaient en vouloir à tous ceux qui les ont trahies… ) : Tugdual Denis a été à l’origine de plusieurs « bad buzz » dans la famille Le Pen, il a pourtant été convié, sans rancune, à assister, aux premières loges, à l’enterrement du patriarche. Sans doute le doit-il à une sensibilité aimante, palpable tout au long de ce livre, pour ceux qu'il a côtoyés, y compris le fondateur du Front National. Les femmes sentent cela.
« On va finir par gagner »
Mais le plus inattendu, c’est le retournement politique et culturel. Des esprits persifleurs diront qu’il est la raison du retour au bercail, ou presque (de L’Express à Valeurs actuelles) de Tugdual Denis, qui n’aime rien tant qu’être dans le camp des « winners » : le Cabinet des antiques poussiéreux a retrouvé le lustre d’antan. La droite trop droite est en train d’éclipser celle qui ne l’était pas assez. Et ces familles qui ont vécu, dans l’ombre, l’expérience d’une France peu ou prou préservées des expériences novatrices conjuguées de Mai 68 et de Vatican II sont aujourd’hui, en un temps de grand effondrement et d'échec patent, tubes témoins et forces de proposition. « On va finir par gagner » lui a lancé un jour Vincent Bolloré. Tugdual Denis s’inclut-il dans le « on » ? Peu importe.
Son talent pictural sans a priori – curieusement, cela aussi il le tient de son creuset d’origine, réputé, pourtant, bourré de préjugés – brosse un portrait fidèle – quoique non exhaustif, manque par exemple Jean Raspail – d’une droite de petites citadelles avant un probable point de bascule. Le succès apportera la porosité, l’obligation de s’allier et de composer. La renaissance de cette vieille droite sera in fine son tombeau : c’en sera fini de l’intransigeance idéaliste, du syndrome du drapeau blanc du compte de Chambord, et du « Camp des Solitaires » dans lequel on chante fort et se tient chaud. J’en ai déjà la nostalgie. À chacun son Marcel Proust : À la recherche des causes perdues. Sous la cendre de nos combats de jadis, puissions-nous garder le feu. Je ne sais si c’est ce que signifie le titre (assez obscur) de ce livre, mais c’est ainsi que je l’interprète.
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5 commentaires
Eh bien non, pour comprendre la droite (et donc la gauche), il faut commencer par l’expliquer. Sinon, chacun y met ce qu’il veut et ça devient un fourre-tout insensé, bloquant toute discussion sérieuse.
La droite, individualiste par nature (à l’inverse de la gauche qui est, elle, collectiviste), apporte la liberté et l’accomplissement de soi. Mais à l’excès, elle provoque l’inégalitarisme. Et à l’extrême, elle sombre dans l’élitisme exploitant le peuple. Autrefois, la monarchie absolue, aujourd’hui, l’extrême droite est représentée par le mondialisme (exemple, les macronistes).
Nota : Le même raisonnement se fait pour la gauche, aboutissant à l’extrême à la dictature (communisme fascisme, nazisme…)
Merci à gabrielle Cluzel pour ce texte inspiré. J’ai lu aussi l’ouvrage de Tugdual Denis. Il est un peu décousu, mais c’est un beau livre sensible qui au fil des pages nous fait assister à l’apprentissage d’un jeune homme qui né à droite demeure à droite en dépit de quelques zig zag sans gravité. J’y ai déniché une belle définition de l’homme de droite : celui qui est attaché à la permanence des choses par opposition à l’homme de gauche qui depuis le siècle dit des lumières ne vit que de régénération de l’humanité et de chambardements.
Les valeurs fondamentales de la gauche et de la droite étant aujourd’hui complètement dévoyées (Macron au centre ? Quelle blague !), on n’a pas fini de s’égarer et d’errer sans fin, en ne comprenant rien à ce qui se passe sous nos yeux.
C’est pourtant pas compliqué…
La droite ne sait pas être la droite, c’est là son éternel problème.
Oui