L’Odyssée : après le film de Nolan, et si on lisait vraiment Homère ?

L'Odyssée demeure plus accessible que l'Iliade, car plus aventureuse, plus romanesque, plus maritime et plus féminine.
Ulysse sur l’île des Cyclopes, par Th. van Thulden et le Primatice. Vers 1633. CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris
Ulysse sur l’île des Cyclopes, par Th. van Thulden et le Primatice. Vers 1633. CC0 Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris

Pierre Marcellesi, dans sa critique de L'Odyssée de Christopher Nolan, émettait le voeu que le film stimule professeurs, élèves, étudiants et tout un chacun à se plonger dans les poèmes homériques ou à y revenir. C'est ce qui va certainement se produire et il faut s'en réjouir, d'autant plus que, comme tous les grands textes, il s'adresse à tous les âges, du cours moyen à la vieillesse, de Télémaque à Nestor. Mais voilà, comme tous les classiques, le monument impressionne. Alors voici quelques conseils puisés dans mon expérience de lecteur, depuis qu'en fin de CM2 mon instituteur déboula dans la ferme de mes parents dépourvue de livres pour m'offrir L'Odyssée dans la collection 1000 soleils, mais surtout dans celle de mes élèves et de mes étudiants depuis vingt-cinq ans, de la 6e à l'agrégation.

Par où commencer ?

Bien sûr, l'Odyssée demeure plus accessible que l'Iliade, car plus aventureuse, plus romanesque, plus maritime et plus féminine. A tel point que certains savants avaient émis l'hypothèse que le personnage principal en était Pénélope et l'auteur une femme ! Mais comment entrer dans l'oeuvre, vraiment, sans avoir recours aux versions adaptées ? Il est tentant et légitime de le faire, non par le début – la Télémachie, chants I à IV – mais par les récits des errances et des épreuves d'Ulysse (Cyclope, etc.) ou même par les derniers chants du retour et des reconnaissances (Eumée, Télémaque, Argos, Euryclée, Pénélope), le sommet de l'œuvre. La même lecture par la fin est encore plus compréhensible pour l'Iliade tant les premiers chants demeurent arides quand manque la perspective : mort de Patrocle, d'Hector, et sublime rencontre entre le vieux Priam et Achille sous la tente du héros grec en présence du cadavre d'Hector.

Quelle traduction ?

Se pose ensuite la question de la traduction. Il y a des inconditionnels du grand helléniste Paul Mazon, aux Belles lettres (et pourquoi ne pas se mettre ou se remettre au grec, avec vos enfants ou vos petits-enfants ?), et ceux de Victor Bérard, le géographe voyageur qui, avant 1914, entreprit un périple à voile en Méditerranée pour retrouver la grotte du Cyclope, Charybde et Scylla et tous les lieux des errances d'Ulysse. Une aventure immortalisée par le photographe suisse Fred Boissonnas, dont la collection est disponible à l'Université de Genève : une odyssée dans l'Odyssée, et dans la Méditerranée de 1912, plus proche d'Homère que de nous à bien des égards ! Une aventure retentée un siècle plus tard par notre aventurier national, Sylvain Tesson, qui a tiré de son Odyssée à lui, une série de films, de podcasts et un livre Un été avec Homère, qui constitue une bonne introduction à l'oeuvre.

Mais la traduction qui a ma préférence de lecteur et de pédagogue est celle de Philippe Jaccottet, l'un de nos plus grands et plus discrets poètes (voir l'hommage publié à sa mort dans Boulevard Voltaire, en 2021). Pour l'Iliade, la traduction de Philippe Brunet, au Seuil, coche toutes les mêmes bonnes  cases : précision de la langue, choix du vers, associés à une véritable "pensée" de l'oeuvre, que vous découvrirez dans sa courte préface, et qui vous éclairera autant sur l'Iliade que sur l'Odyssée , en montrant des parallélismes de structure insoupçonnés et convaincants.

Pour une pédagogie du détour. Et du retour !

En effet, on a parfois envie ou besoin de médiation avant d'entrer ou de retourner dans ces monuments. Les bibliographies sont pléthoriques, mais plus rares les textes à la fois solides, accessibles et lumineux, et détachés des modes universitaires du moment. On mettra donc dans sa valise pour l'été l'Hector de Jacqueline de Romilly et, si l'on veut ensuite comprendre pourquoi Achille est aussi un héros, malgré les outrages infligés à Hector, on téléchargera l'article de David-Arthur Daix, « Achille au chant XXIV de l’Iliade : lion exécrable ou héros admirable ? ». On complétera par l'indépassable synthèse de Gregory Nagy Le Meilleur des Achéens. La fabrique du héros dans la poésie grecque archaïque (qu'il serait bon de rééditer en français). Pour l'Odyssée, c'est encore une extraordinaire helléniste (quelle belle tradition féminine française, au passage !), Suzanne Saïd, professeur à Nanterre et à Columbia University décédée en 2024, qui sera votre meilleur Mentor avec son ouvrage Homère et l'Odyssée. Alors, un été avec Homère ?

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Frédéric Sirgant
Chroniqueur à BV, professeur d'Histoire

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