Les vestiges enfouis de la marine de Napoléon
Sous les eaux du littoral héraultais, un simple morceau de bois enseveli dans le sable depuis plus de deux siècles a suffi pour conduire les archéologues sur les traces d’une bataille oubliée du règne de Napoléon. En effet, ce fragment de notre passé pourrait être un vestige de l’un des deux navires, le Robuste et le Lion, sabordés au large des côtes en 1809 pour ne pas tomber aux mains des Anglais, au cours de ce début de XIXe siècle où la France et la Grande-Bretagne se livraient une lutte acharnée pour la domination de l’Europe, aussi bien sur terre que sur mer.
Une découverte au terme d’une campagne difficile
Cette aventure archéologique commence bien avant cet été. En effet, depuis 2018, des anomalies avaient été repérées au large de Frontignan dans l’Hérault. En 2025, la section locale de recherches archéologiques et subaquatiques a ainsi entrepris de les examiner. Cependant, les conditions météorologiques ont rendu les opérations particulièrement difficiles. La campagne de 2026 n’a guère été plus fructueuse : sur vingt et un jours, huit ont été perdus en raison du mauvais temps. Les archéologues finissent néanmoins par dégager, sous les sédiments, une structure de bois longue de 5,2 mètres et large d’environ 60 centimètres. Les premiers examens amènent à de rapides hypothèses. « En lien avec le DRASSM [département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines], on a tout de suite compris qu’il s’agissait d’une épave napoléonienne », explique Laurence Serra, archéologue professionnelle chargée d’encadrer les fouilles.
La découverte pourrait ainsi correspondre à une partie du Robuste ou du Lion, deux vaisseaux de ligne sabordés au large des Aresquiers en 1809. Pour lever les dernières incertitudes, le bois doit désormais être étudié dans un laboratoire suisse spécialisé en dendrochronologie afin de déterminer son âge et, peut-être, apporter de nouveaux éléments permettant d’identifier précisément lequel des deux navires a livré ce fragment. Depuis plusieurs années, divers éléments, des canons ou des morceaux d’épaves ont été retrouvés, chaque élément permettant d’en savoir plus sur ces deux bâtiments.
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Le Robuste et le Lion, sacrifiés face aux Anglais
Pour mieux comprendre la valeur de ce morceau de bois, il nous faut remonter au mois d’octobre 1809. Depuis plusieurs années, la guerre oppose l’Empire à la Grande-Bretagne. Sur mer, cependant, le rapport de forces est largement défavorable à Napoléon. Malgré cela, un convoi français, composé de 19 navires marchands et de deux gabares, doit quitter Toulon pour ravitailler les troupes engagées en Espagne. Ce convoi est placé sous la protection de plusieurs bâtiments militaires, parmi lesquels le Robuste, vaisseau de 80 canons, et le Lion, vaisseau de 74 canons. Malheureusement, les Britanniques donnent la chasse au convoi. Les bâtiments français se rapprochent alors dangereusement du littoral et cherchent à gagner Sète.
Dans la nuit du 26 au 27 octobre 1809, les quilles du Robuste et du Lion commence à frotter les hauts-fonds, tandis que les navires britanniques se rapprochent. Le contre-amiral Baudin prend alors une décision terrible. Plutôt que de laisser ces puissants vaisseaux de guerre tomber aux mains de l’ennemi, il ordonne leur sabordage. Après le débarquement des équipages, Baudin ordonne la mise à feu de la Sainte-barbe. L’explosion est alors entendue jusqu’à Montpellier et même Nîmes et fait voler en éclats les deux navires sacrifiés.
Reconstruire la puissance maritime française
Cette histoire raconte également une ambition beaucoup plus vaste de l’Empereur. Lorsque ce dernier prend le pouvoir en tant que Premier Consul à la faveur du coup d’État du 18 Brumaire en 1799, le Consulat se retrouve l’héritier d’une marine profondément désorganisée par la Révolution, cette dernière ayant ruiné les efforts entrepris sous Louis XVI pour reconstruire la puissance navale française. Bonaparte s’intéresse alors aux arsenaux et à la construction des navires. L’objectif est considérable : reconstruire une flotte capable de rivaliser avec celle de la Grande-Bretagne et, à terme, de la conquérir.
Cependant, la défaite de Trafalgar vient briser ce rêve. Après la catastrophe navale de 1805, Napoléon change de stratégie. Puisqu’il ne peut vaincre l’Angleterre sur mer, il entend la vaincre sur le continent en l’étouffant économiquement grâce au Blocus continental. « Je veux conquérir la mer par la puissance de la terre », déclare ainsi Napoléon. Cette nouvelle politique ne signifie pourtant pas l’abandon de la Marine. Bien au contraire. Les arsenaux continuent de produire. Après Trafalgar, la France ne dispose que de 35 vaisseaux ; en 1810, elle en possède 55 et en a 25 autres en attente sur cale. L’effort naval se poursuit donc malgré les revers. Au large des Aresquiers, les vestiges du Robuste ou du Lion incarnent donc à eux seuls ce rêve de l’Empire, celui d’une flotte capable d’être maître des océans. Deux siècles plus tard, quelques mètres de bois arrachés au sable permettent encore de mesurer l’ampleur et le prix de cette ambition.
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