Assise sur le bord de sa baignoire, habillée seulement d’un peignoir qui en laisse plus voir qu’il n’en cache, elle est très occupée à se peindre les ongles des pieds. Faut dire que c’est du boulot. Sa philosophie : « J’adore Bouddha mais je refuse de lui ressembler », dit-elle en nous regardant de son œil de biche à faire déposer les armes, hic et nunc, à toute une armée de talibans. Celle-là est brune, bronzée tout comme il faut. Presque de partout. C’est une des Parisiennes du dessinateur qui vient de mourir dans sa 97e année.

Ces Parisiennes pouvaient aussi être blondes, châtains, rousses, les cheveux lisses ou frisés. Un point commun, cependant : une taille de libellule. Kiraz, natif du Caire, s’en était expliqué, en 2011, dans le journal ActuaBD : « En Égypte où je suis né, il y avait autour de moi des femmes grassouillettes. Et puis, tout d’un coup, à Paris, je vois des… libellules ! Vraiment, ça m’a frappé. » Alors Kiraz dessina des libellules. À l’heure où la grossophobie frise la correctionnelle, peut-on encore dire ça ? Peut-on encore revendiquer de ne dessiner que des libellules ? La question se pose, évidemment, ne serait-ce que par respect pour les cachalots.

Une libellule, c’est délicat, charmant, translucide. Un sujet d’aquarelle, même si les libellules de Kiraz étaient peintes à la gouache. Pourtant, nous dit un dictionnaire du XIXe siècle, « les libellules, avec des formes si élégantes, ont cependant des inclinaisons très meurtrières ; loin d’aimer à se nourrir du suc des fleurs et des fruits, elles ne se tiennent dans les airs que pour fondre sur les insectes ailés qu’elles peuvent y découvrir. Elles mangent tous ceux dont elles peuvent se saisir. » Les libellules de Kiraz pouvaient paraître ingénues, superficielles, insouciantes. Pas mantes religieuses pour un sous. Quoique. Du haut de ses talons, des jambes à n’en plus finir dans un jean moulant, elle n’hésite pas à virer, sous l’œil médusé de sa très bourgeoise mère, le mâle de la maison, comme un vulgaire encombrant : « Si on t’écoutait, Maman, on ne jetterait jamais rien dans cette maison ! »

C’est Jour de France, bébé de Marcel Dassault et journal des concierges et coiffeurs, sous les règnes des pères de Gaulle, Pompidou et Giscard, qui offrit à l’artiste cairote le succès. Entre 1959 et 1987, on compterait environ 25.000 Parisiennes dessinées par Kiraz : dans leur bain, sous la douche, au lit, seules ou accompagnées, en voiture, accompagnées ou seules, aux sports d’hiver, sur la plage, au bureau, à bicyclette, une coupe de champagne à la main, en robe fourreau ou mini-jupe, avec une copine ou un amant, etc. Les sujets sur la Parisienne sont inépuisables : la Parisienne est inépuisable et…épuisante. De quoi faire, comme on dit. De quoi faire des carrés Hermès ou des poupées autrement plus élégantes que d’autres bien plus célèbres.

La Parisienne de Kiraz est peut-être écervelée, mais c’est une femme libérée. Il suffit de la voir passer sur les planches de la plage, telle une princesse sortant à l’instant de son bain et laissant sans arguments de drague deux dadais allongés sur le sable : « Je ne sais plus comment les aborder. Dans le temps, je faisais un petit compliment sur leur maillot », avoue l’un d’eux, médusé par le trois fois habillant la nymphe. D’ailleurs, Carla Bruni, qui s’y connaît en frivolité et femme libérée, ne s’y est pas trompée, lorsqu’elle préfaça Les Parisiennes se marient : « Je souhaite bien du courage à leurs futurs maris. » Bien du courage à celui qu’elles voudraient riche mais qu’elles n’épouseraient pas pour son argent ! Des femmes mutines, comme on disait jadis, naguère ou autrefois. Aujourd’hui, on ne se mutine plus, on fait tout péter ! Pas certain que l’élégance y ait gagné.

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