Editoriaux - 24 mars 2019

Les derniers rebelles alsaciens

Qui l’eût cru ? La très sage, la respectueuse, la tranquille Alsace et ses habitants, souvent plus français (“Hourrah Franzosen”) que les Français eux-mêmes, ruent depuis quelques mois dans les brancards hexagonaux, réclamant un “Elsass-Exit” de cette région Grand Est bricolée à la hâte par Hollande à la fin de son mandat présidentiel, redessinée dans ses contours avec Manuel Valls, sur un coin de table élyséen. L’un de ses contempteurs les mieux inspirés, Martin Graff, le “trublion franco-allemand”, est de ceux, avec les militants d’Unserland, que cette dissolution de force de l’Alsace dans le Grand Est hérissait au plus haut point. Inlassable pourfendeur des diktats parisiens, cet éternel « empêcheur de penser en rond » – bienvenue au club – nous avait pourtant prévenus dans son abrasif best-seller alsacien Mange ta choucroute et tais-toi, un pamphlet décapant sur le personnel politique, culturel et économique de notre région qui, aujourd’hui, tant bien que mal, cherche peu ou prou à reprendre la main pour redonner à l’Alsace son identité perdue dans le cadre, cette fois, d’une Collectivité européenne.

À l’instar d’Ernst Jünger (Der Waldgänger), notre rebelle des forêts vosgiennes de la vallée de Munster, Martin Graff, avait un cousin de cœur en Crète, René Ehni, l’un des derniers écrivains alsaciens publiés nationalement (chez Christian Bourgois, La Gloire du vaurien) à vouloir ruer, à son tour, dans les brancards d’une Alsace aseptisée, ankylosée, autosatisfaite… René Ehni en avait à ce point gros sur le cœur qu’il avait quitté à jamais cette Alsace qui, me confiait-il, ne ressemblait plus qu’à “un immense champ de maïs planté de fanions du Crédit mutuel”, comme l’a croqué si joliment un jour mon ami Maurice Roeckel (Les Étoiles d’Alsace), rebelle impénitent de la malbouffe en Alsace. René Ehni, exilé au pays de Zorba, converti sous le nom de Nicolas à l’orthodoxie, ne supportait plus le “blabla alsacien” et ses éternels atermoiements. Figure explosive et explosée du Saint-Germain-des-Prés des années 70, grand agitateur d’idées à la sexualité parfois ambiguë, Nicolas Ehni écrit toujours à l’ancienne, tape ses manuscrits sur une machine à écrire Erika de l’ex-Allemagne de l’Est, et l’on attend avec impatience ses prochains délires vivifiants.

Il faudrait également, au Panthéon des écrivains rebelles alsaciens contemporains, ne pas oublier Louis Schittly, cofondateur avec Bernard Kouchner de Médecins sans frontières, et à ce titre colauréat du prix Nobel de la paix. Le sundgauvien Louis Schittly (L’Homme qui voulait voir la guerre de près) est également l’auteur d’Un automne sans colchiques, un roman à feuilleter à voix haute, avec le colchique, une plante bulbeuse indigène répartie surtout sur l’est de la France.

Enfin, comment ne pas garder pour la bonne bouche “l’ogre” Gérard Oberlé, né dans un canton alsacien à la frontière de la Lorraine. Avec Retour à Zornhof, un “voyage d’hiver” rythmé par le cycle des lieder de Schubert, Gérard Oberlé, établi dans le Sud Morvan, essaye de faire enfin la paix avec sa terre natale. Le récit n’est pas autobiographique – enfin, pas vraiment -, avoue-t-il : “Ce sont les errances crépusculaires d’un romancier, un homme d’hier, un homme des sentiments anciens. Trois jours et trois nuits d’inventaire avant fermeture définitive.” Et il ajoute : “Dans un monde entièrement d’apparences, il faut, malgré un sentiment délicieux de la vanité des choses, essayer de garder l’enchantement persistant.”

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