Editoriaux - Fiction - 26 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (36)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

 

Chapitre XIV

 

Lorsque Fadi poussa la porte, il frémit. Un hurlement hystérique vrillait ses tympans. Avant qu’il ne puisse se reprendre, sa mère se jeta dans ses bras. Suffoquée par les larmes, elle ne parvenait pas à rendre le moindre son intelligible. Attrapant la tête de son fils dans ses mains, elle le couvrit de baisers. Fadi, rigide, se laissa faire sans parvenir à ouvrir la bouche. Gris, les lèvres serrées, le jeune homme ne s’était pas aperçu que son père le regardait, un profond soulagement se lisait dans le bleu de ses yeux. Bilal se triturait la barbe frénétiquement. L’inquiétude visible de ses parents et le soulagement en cet instant en disaient long sur la matinée d’angoisse qu’ils avaient vécue. Cela ne le culpabilisait plus. Il les regardait comme s’il ne les avait pas vus depuis des années. La sensation habituelle de sécurité qu’il éprouvait chez lui ne faisait plus effet. Il se dégagea de l’étreinte de sa mère sans un mot.

– Mon chéri cria-t-elle, tu n’as rien. Ah, mon Dieu, j’ai aperçu Jamal tout à l’heure, j’ai entendu les coups de feu devant l’école et madame Hamdaoui m’a crié qu’il y avait des morts, j’ai eu si peur pour toi. Et puis je suis tombée sur le grand Jamal, qui m’a rassurée. Mais que j’ai eu peur. Ça aurait pu être toi.

Elle avait enchaîné sa tirade sans reprendre son souffle, comme si ce flot de paroles la rassurait et avait le pouvoir de repousser tout danger. Son fils était là, elle le tenait dans ses bras, il l’écoutait. Au fond de ses entrailles, elle ressentit une pression inhumaine la quitter. Comme si son instinct de mère avait retrouvé un semblant de sérénité.

– Femme, laisse le respirer, tu vois bien qu’il est encore sous le choc. Elle tressaillit. Reprenant contenance, elle réajusta son foulard, s’essuya les yeux et partit à la cuisine, murmurant qu’elle allait faire le thé.

Père et fils se regardèrent quelques instants. Sans mot dire, il lui désigna le salon du doigt, mécaniquement, Fadi lui emboîta le pas et se jeta dans le pouf situé près de la porte.

Bilal se déplaçait avec lenteur, il lissa sa djellaba et s’assit. Ses yeux bleus, les mêmes que ceux de son fils, le fixaient avec une insistance particulière. Particulièrement aujourd’hui, il voulait percer cette maudite carapace et tenter de saisir ce qui se tramait sous cette toison de cheveux noirs. Le patriarche éleva la voix :

– Tu l’as vu ?

– Qui ça ?

– Arbini, évidemment. Il a été abattu devant l’école, ta mère m’a dit. Tirer dans le dos d’un vieillard, quels lâches ! Pourquoi dis-tu non de la tête ?

Fadi baissa les yeux, il n’avait aucune idée jusqu’où cette conversation allait le mener. Il n’était pas d’humeur à subir un interrogatoire alors que Jean était mort et que Sybille risquait d’y passer aussi.

– Oui, murmura-t-il, ça s’est passé très vite.

Bilal hocha la tête. Fadi était encore choqué par ce qu’il avait vu. Cela se voyait. Il est jeune et n’a pas encore connu la guerre. Lui non plus, d’ailleurs. Il faisait partie de cette génération qui l’avait entendu raconter dans la bouche de ses parents. Le grand-père Saïf était un témoin vivant et loquace sur cette époque. Il avait combattu avec les moudjahidines. Juste après sa conversion. Comme s’il avait voulu racheter son égarement passé, il avait mis un tel zèle dans la traque des infidèles qu’il avait réussi à vite faire oublier sa trop récente soumission à la puissance d’Allah. Aussi avait-il eu soin d’élever ses enfants dans l’islam le plus rigoriste. Schéma que ses enfants avaient reproduit. Bilal était la troisième génération de musulmans. Le nom « Saïf » était tout aussi récent. Une variante d’un nom occidental. Il le savait par son père, même s’il ne parlait jamais de cette période. Le passé honteux avait été enterré, les Saïf s’étaient fondus dans le moule de leur époque. Dans le grand incendie qui dévora les sarments morts, une nouvelle lignée avait poussé dans la lumière du Coran.

Suivant l’exemple de son père et de son grand-père, Bilal avait épousé une musulmane pure souche dont les ancêtres pouvaient remonter jusqu’au Prophète. Inconsciemment, les Saïf cherchaient à noyer la moindre goutte de sang mécréant dans celui des croyants. De ses deux fils, seul Fadi avait tenté, lorsqu’il était enfant, d’interroger Bilal sur leurs origines familiales. Sans doute parce qu’il était le seul à avoir ses yeux bleus. À la différence de Tarek, qui avait tout du parfait Arabe. Fadi était comme Bilal, un témoin malgré lui des attaches caucasiennes de sa famille malgré tous les efforts qu’il avait faits pour les oblitérer. Mais le génome était long à gommer. C’est sans doute aussi pour cela que Bilal fut plus dur avec Fadi, loin de s’apercevoir qu’il avait toujours ressenti un fond de culpabilité à l’égard de son fils. D’abord parce qu’il lui ressemblai, mais aussi parce qu’il éprouvait cette frustration toute paternelle de voir son fils grandir sans lui. Un sentiment d’impuissance le rongeait en se voyant incapable de comprendre et de connaître son fils cadet. Pourtant, les réactions de Fadi, sa sensibilité et son intelligence lui rappelaient le garçon qu’il était à l’époque. À la différence que lui s’était dompté et avait surtout trouvé le refuge de la foi. Cette armure d’airain dans laquelle il s’était muré était sa raison de vivre et son identité sociale. La foi mais aussi la stabilité que procure une famille. Ces deux piliers qui le faisaient paraître en tant qu’homme respectable. Mais il sentait bien que, chez Fadi, la foi n’était pas présente. S’il ne désespérait pas d’en faire un imam, il s’apercevait – et Arbini le lui avait confirmé – que son fils, pour le moment, n’avait aucune disposition particulière pour la religion. Il la faisait réciter sans passion aux écoliers sans que cela ne lui procure le moindre contentement. Vingt ans à se battre contre son fils tout comme il avait lutté contre lui-même l’avaient convaincu qu’il fallait à Fadi les limites qui l’avaient canalisé. Et durant trois heures, ce matin, il avait attendu qu’un moudjahidine lui rapporte sa dépouille sanglante. La conclusion de deux décennies de conflits. Pendant trois heures, il s’était pris à imaginer son fils reposant ensanglanté sous un linceul, comme un martyr.

– Je l’avais dit à ton frère, je l’avais annoncé, les mécréants profiteront un jour de notre faiblesse coupable et de notre passivité. C’était ce que répétait notre bon Scheik, quelques jours avant de sa faire abattre.

Fadi restait de marbre, desserrer les lèvres lui aurait demandé un effort insurmontable. Il craignait que la moindre parole trahisse un être qui lui est cher. Quel que soit son camp.

Bilal continuait sur sa lancée,

– Le Sheitan nous opposera main contre main, frères contre frères, foi contre foi, l’imam l’a dit lors du prêche de vendredi dernier. Notre société se divise entre les tièdes et les fidèles. Et voilà ce que cela provoque : l’ennemi sent notre faiblesse et nos divisions et exploite la moindre faille. Nous devons l’affronter, mon fils. Si nous lui tournons le dos, il nous frappera sans pitié !

– L’ennemi ? Fadi avait toujours la même teinte cadavérique, seuls ses yeux brillaient d’un vif éclat. Mais qui est l’ennemi, père ? Contre qui te bats-tu^? Quel ennemi as-tu affronté dans ta vie, hormis des fantômes et des pensées ? Tu parles des mécréants, mais qui sont-ils ? Des chiens, des humains, une idée… Tu es là avec tes certitudes et tu me fais la leçon alors que tu n’as ni connu ni réellement vécu.

Bilal était interloqué. Toutefois, il parvint à se contenir.

– Enfin, Fadi, quel venin t’empoisonne l’esprit ? Les mécréants veulent notre mort car le diable agit à travers eux. Tout ce qu’ils souhaitent, c’est le retour de leur pitoyable culture décadente qui les a vautrés dans le vice et l’insouciance.

– Qu’est-ce que tu en sais, à la fin ? Fadi hurlait, à présent. Parce qu’un imam te l’a dit ? Parce que c’est écrit dans le Coran ? C’est pratique, hein ! Alors que tu ne connais rien, rien du tout. Tu juges en bloc caché derrière ton Coran, prostré sur ton tapis de prière. Tu ne crois même pas en ce que tu dis, tu ne fais que répéter inlassablement une vérité que tu n’as jamais recherchée. Tu t’imagines que le monde est ainsi, divisé très proprement entre les gentils et les méchants et que tous les mécréants sont des ordures et tous les croyants des saints. Mais dans quel univers tu vis ?

Bilal s’empourprait à son tour. Il ne s’attendait pas à une telle charge.

– Ne hurle pas. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je juge à travers le Coran parce que c’est la vérité tracée par Allah, parce qu’il est la parole de Dieu retranscrite par notre Prophète (loué soit-il). La vérité naît de la foi, Fadi Saïf, c’est là la cause de ton état neurasthénique. Tu ne crois pas Fadi, tu ne crois pas en Allah, alors tu doutes de la vérité et tu ne sais plus quel chemin est le vrai.

Fadi se calma. Une ombre de lassitude passa sur son visage.

– Parce que je ne souhaite pas devenir imam, parce que les enseignements que vous me rabâchez n’ont, pour moi, aucun sens et parce que je refuse de savoir sans comprendre. Ne te méprends-pas, je sais que la vérité existe. Mais comment je le saurais ? Je ne suis ni Tarek ni l’idée que tu te fais de moi. Je ne sais même pas qui je suis.

Bilal était interdit. Il ne savait pas que faire, le gifler ou le prendre dans ses bras. Il n’accordait pas grand crédit aux propos scandaleux de son fils, mais le combat du père contre le croyant faisait rage. Il ne pouvait tolérer de tels propos sous son toit. Si un voisin les avait entendus, son fils était bon pour la prison, ou pire encore. De sa vie c’était la première fois qu’il entendait un enfant parler ainsi à son père. Avec Tarek, les conflits étaient différents, c’était simplement de la colère et un désaccord aussi futile que passager, commun à tous les enfants de son âge. Mais dès qu’il s’agissait de Fadi, cela touchait une corde plus sensible. Avec Tarek, c’était des conflits de tripes et de cœur ; avec son cadet, cela touchait à l’âme, à quelque chose de plus mystérieux, de plus insaisissable, plus effrayant aussi car cela ne se nommait pas. Mais Fadi venait de frôler la mort. Ne fallait-il pas l’excuser ? Faire comme si rien ne s’était passé et continuer, dans un espoir follement raisonnable de voir le tumulte cérébral de son fils s’apaiser de lui-même ?

– Cela ne sert à rien de débattre, si tant est qu’il y ait un objet de débat. Tu es choqué et épuisé. Va te reposer, si tu le peux, fais ta prière au moins pour que notre Tarek revienne vivant et… Il allait dire quelque chose à propos de vengeance et de châtiment mais s’abstint. Il dit simplement, alors que Fadi se retirait :

– N’oublie jamais une chose, tu es mon fils, quoi qu’il arrive, et je sais que tu n’es pas Tarek.

Fadi se retourna, comme s’il attendait la suite. Mais ce fut tout. Lentement, il ferma la porte. Bilal sortit son tapis rangé sous la table du salon et, se prosternant vers La Mecque, entonna une prière. Le miroir lui renvoya brièvement sa propre image, la barbe, les rides et les yeux bleus. Désespérément bleus.

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