Editoriaux - Fiction - 23 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (33)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

– Commandant Tarek Saïf ?
Il opina.
– Son Altesse le Vizir Yacine t’attend au Palais. Il a eu vent des lâches attentats qui ont frappé nos frères et veut s’entretenir avec toi des opérations militaires.
Tarek réprima un signe d’agacement. Il était pris de court.
– Maintenant ?
Le sbire approuva. Notre voiture attend et nous avons ordre de te convoyer là-bas. Ramassant son keffieh, Tarek leur emboîta le pas. Alors que ses deux gardes du corps tournaient à l’angle du couloir, il chuchota à l’oreille de Jamal. « Prends la suite des opérations et fais-moi avertir si Ahmed nous recontacte. Ne faites rien tant que je ne suis pas rentré. Qu’il continue la traque et surtout qu’il ne tente rien seul. » Puis accélérant le pas, il les suivit jusqu’à la berline blindée anthracite, un modèle typique de la haute administration du Califat.
Il laissa son regard errer dans les ruelles. Une fois éloigné du nord de la capitale, il était frappé par la paix qui y régnait. Pas de soldats, pas d’alarme ni de morts qui vous fixent de leurs regards vides.

À quelques centaines de mètres, dans le centre de la ville, ils n’étaient plus en guerre. Les passants marchaient paisiblement. Les yeux des femmes étaient rieurs et les hommes marchaient fièrement. Dans cette voiture silencieuse, Tarek avait l’impression d’émerger d’un sommeil angoissé. La ville vivait. Il ne s’en était pas rendu compte depuis des jours entiers. Enfin la voiture s’immobilisa devant le palais du Vizir sur l’île. Ses hauts murs de pierre et ses jardins respiraient la paix et la sérénité. En sortant de l’auto, il s’arrêta une poignée de secondes, le soleil baignait le jardin et des oiseaux chantaient. La paix l’envahissait. Comme si les cadavres qui le pourchassaient n’avaient pu passer le fleuve. Suivant les deux sbires, il s’enfonça dans un dédale de couloirs et d’escaliers. Tout était richement décoré. Tapis, colonnes damasquinées et bibelots fragiles donnaient une impression de confort et d’aisance tranquille sans ostentation inutile. Dans l’air, une fragrance d’encens emplissait ses narines. Il se sentait presque reposé lorsque, frappant à une porte richement ornée de feuille d’or, ses deux guides l’invitèrent à entrer. Passant une main dans ses cheveux et avalant sa salive, Tarek entra.

La pièce était sobrement décorée et chichement meublée. Un bureau immense et un fauteuil trônaient face à l’entrée. Derrière, une large fenêtre ouvrait sur un balcon. À gauche, une cheminée massive à l’âtre froid était entourée de poufs disposés en demi-cercle. À droite, une porte de service s’ouvrit à la volée : Son Excellence le grand Vizir d’Occident Yacine II portait sur ses épaules la charge conférée par le Calife de Constantinople. Un mandat qu’il remplissait avec conscience et intelligence. Pieux et d’apparence tranquille, il n’était pas de ces chefs de guerre qui imposent leur autorité par la force. Yacine II était un diplomate, un homme subtil et rusé. Ses ennemis l’appelaient le Persan. Une allusion à sa subtilité mais aussi à des origines douteuses. Il se murmurait chez ses détracteurs qu’il était issu d’une famille chiite par sa mère. Mais tout iranien que fût son sang, Yacine s’imposait comme un chef de tête et de cœur. Ses qualités et son sang-froid étaient connus et respectés. C’est aussi ce qui intriguait Tarek. Pour qu’il fût convoqué si rapidement, il fallait que Yacine soit inquiet. Ce qui ne lui ressemblait pas.
– J’ai appris la mort de mon cher ami Abou Fatah et du Scheik et je les ai pleurés. Toi, mon frère, raconte-moi tout. Que s’est-il passé ?

Il avait l’air véritablement attristé. Tarek était touché par cet épanchement. Il était aussi surpris, s’attendant à une réaction ferme et brutale. Yacine le regardait douloureusement. Le premier serviteur du Calife l’invita du bras à s’installer sur l’un des poufs de l’autre côté du bureau. Lui-même s’assit en face de lui. Un domestique apporta un plateau de thé.
Tarek oublia bien vite qu’il était intimidé. La dernière fois qu’il avait aperçu le grand Vizir, il avait égorgé un prisonnier de guerre devant une foule vociférante et Yacine avait paradé à cheval dans une démonstration d’autorité. Pourtant, la simplicité avec laquelle il s’adressait à lui, sa bonhomie et le silence courtois qu’il observa lorsque Tarek lui narra les événements de la matinée le mirent en confiance.
Méthodiquement, Tarek lui exposa la guerre qu’il menait depuis plusieurs mois. Les embuscades, les affrontements et les morts. Il se doutait qu’il n’apprenait rien au Vizir, qui était certainement davantage informé que lui. Mais il avait la sensation que son récit intéressait le vieil homme. Il l’écoutait, les doigts croisés sur son ventre avec un air de profonde concentration. Puis Tarek arriva à cette fameuse matinée. Il omit sciemment l’épisode avec Jean. Il avait l’impression confuse qu’il valait mieux taire ce passage en attendant des nouvelles d’Ahmed. Lorsqu’il eut fini, Yacine resta un moment en silence, une expression de profonde méditation se lisait sur ses traits.

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