Editoriaux - 18 décembre 2018

Le ras-le-bol des policiers, “caillassables” et corvéables à merci…

Ras-le-bol pour ras-le-bol, on comprend que ceux-là laissent aussi éclater le leur. Eux, ce sont les policiers, « caillassables » et corvéables à merci, applaudis quand ils débusquent un Chérif Chekatt et hués quand ils poivrent les manifestants infiltrés par les casseurs au coin de l’avenue Montaigne.

Nos forces de police sont, à leur corps défendant, les marionnettes à fil de la République, pantins désarticulés de qui tire leurs ficelles. Eu égard à leurs conditions professionnelles et surtout leurs conditions de vie, ils sont, pour beaucoup, “gilets jaunes” dans l’âme – allant parfois jusqu’à les embrasser, comme le montre une vidéo qui tourne sur les réseaux sociaux – mais contraints de faire la chasse aux manifestants et, demain, sûrement, d’évacuer par la force les kermesses des ronds-points.

Alors ils en ont plus que marre. Prennent les devants, cependant préviennent gentiment : attention, voilà « l’acte I de la colère des policiers », comme l’a annoncé, samedi dernier, le syndicat Unité SGP Police-Force ouvrière pour le début d’année. Et puis, c’est le syndicat Alliance qui appelle à la fermeture des commissariats pour ce mercredi, demandant à tous les policiers de France de « ne sortir que sur appel ».

Ils réclament des moyens, de meilleures conditions de travail, une rémunération plus juste. Leur ministre de tutelle les reçoit ce mardi. Pas de bol, le Christophe Castaner, en un mois d’exercice, il aura tout connu : la sécurisation du centenaire de l’Armistice avec tous les chefs d’État de la planète ou presque, le plus gros mouvement populaire des cinquante dernières années, les casseurs déchaînés sur les Champs-Élysées, l’attentat de Strasbourg… et, maintenant, la colère des forces de l’ordre. Joli baptême du feu !

Les doléances des policiers sont connues depuis longtemps et toute personne qui a eu à se rendre dans un commissariat sait qu’elles sont justifiées. On connaît fort peu de gens, en effet, qui, dans le privé, accepteraient de travailler dans des locaux aussi sinistres et avec du matériel aussi obsolète que celui qu’on y trouve. Il suffit d’y passer quelques heures (et on y passe toujours quelques heures quand on vient déposer plainte) pour comprendre le taux de suicide dans la profession…

À ces questions matérielles s’ajoute celle de la rémunération. En rouge clignotant, le paiement des heures supplémentaires des gardiens de la paix : à ce jour, 20 millions d’heures sont toujours impayées. Et le demeureront, car l’État n’a pas le premier cent pour y faire face.

C’est un rapport sénatorial publié en juin dernier qui le dit : « Le stock d’heures supplémentaires non récupérées par les personnels de la police nationale et non indemnisées s’élevait, à la fin 2017, à 21,82 millions d’heures, niveau jamais atteint à ce jour. » Avec les événements de ces dernières semaines, on serait aujourd’hui autour de 25 millions, dit le secrétaire général Unité SGP Police FO. Coût estimé : 300 millions d’euros.

Faute de pouvoir payer, on propose la compensation en jours d’absence… sauf qu’« entre les attentats, l’évacuation des “gilets jaunes” des ronds-points et les missions du quotidien, les collègues ne peuvent pas récupérer leurs heures, sinon ça affaiblit la présence policière sur le terrain ». Et, donc ? Et, donc, des policiers arrivent en fin de carrière avec quelquefois plusieurs années de jours accumulés, qu’il posent alors en congés, ce qui rend impossible leur remplacement…

Autre motif d’exaspération : le laxisme judiciaire qui donne le sentiment, à tous ces personnels, de vider la mer à la petite cuillère. Il faut, à ce propos, lire attentivement la réponse d’un policier de terrain, dans Le Point, à Éric Dupond-Moretti. Un policier exaspéré par “les débats de salon” sur les Français prétendument “trop préoccupés de leur sécurité, au détriment de leur liberté”.

Les gilets jaunes vont peut-être rentrer dans leur logement (mal) chauffé pour les fêtes, mais il se pourrait que “les gilets bleus” les remplacent dans la rue…

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