Editoriaux - Réflexions - 2 août 2019

Le classicisme, une audace donc, une idée neuve en France ?

Il faut croire que la seule occupation valable, quand on n’a rien à faire, est l’examen de conscience. Je ne sais pas comment cela vient et pourquoi. On réfléchit, on lit, on écoute, on a le temps de se pencher sur soi et il y a un âge où on n’a plus le droit d’éprouver de la complaisance à son égard.

D’être forcément fier de son atypisme et de sa singularité, comme si ces états à eux seuls étaient gage de qualité, voire de supériorité. Je les ai ressentis longtemps comme une chance par détestation du groupe, du pluriel qui m’étouffaient et à la fois me mettaient au supplice à cause de ma timidité et de cette certitude qu’il y avait quelque chose de pire qu’être seul : être à plusieurs.

Durant mes quarante années de magistrature, à l’évidence, sans vraiment le vouloir, j’ai cultivé l’art de déplaire et force est de considérer que je n’ai pas trop mal réussi sur ce plan.

Mais avais-je raison ? Ou plutôt décide-t-on vraiment de ce qu’on est et de sa manière de se comporter au milieu des autres ? Je me suis demandé tout à coup, sur le tard, de ce qu’il advient véritablement de nous. Maîtres ou maîtrisés, inventeurs ou gouvernés ? Sommes-nous la proie de nos limites et de nos insuffisances ou peut-on prétendre qu’elles pèsent peu au regard de la construction et de l’image de soi-même ? Vit-on ou fait-on comme on peut en s’accommodant de ce qu’on est, de ce qu’on a ? Héros de soi-même ou piètre gestionnaire ?

L’atypisme, la singularité sont-ils, au fond, des faiblesses parce qu’on n’a pas eu la capacité de se tenir dans le beau sillon ordinaire ou une conséquence bienfaisante pour des natures qui auraient eu le choix mais ont lucidement opté pour l’extra-ordinaire ?

Peut-être me suis-je trompé du tout au tout et mon narcissisme seulement inspiré par le fait que pour le pire et le meilleur j’étais différent n’était-il qu’une vulgarité de plus, une présomption supplémentaire, une erreur indéniable ?

Le classicisme, aujourd’hui, ne serait-il pas audace dans les créations intellectuelles et artistiques comme dans la présentation et l’affirmation de soi ?

Marcel Proust a écrit que les idées étaient des succédanés des chagrins. Je ne suis plus loin de me convaincre que l’originalité, l’écart délibéré et constant d’avec le troupeau et la solitude élue étaient des succédanés des chagrins, des carences, des enfances, des difficultés d’être.

Tout ce dont secrètement je m’enorgueillissais, passant au crible d’une impitoyable et sourcilleuse vigilance, ne serait-il au fond que l’expression d’une personnalité qui n’aurait pas su, pu être autrement ? Elle n’aurait rien choisi mais tout subi et baptisé cette ascèse, cette épreuve bonheur intime, étrange, volupté sans pareille.

À vrai dire, une illumination m’est venue face au portrait de Jean Caron, professeur exceptionnel souhaitant faire de « chaque cours un événement » (Le Figaro). Sans prétendre me comparer une seconde, j’ai relevé, dans cette volonté, le besoin, comme je l’ai éprouvé et l’éprouve dans chacune de mes interventions, de ne pas s’inscrire dans une continuité mais de la briser. Pour que chaque moment soit unique parce que, probablement, on ne supporterait pas de ne pas l’être.

Mais si cette comédie qui croit vous faire sortir du lot n’était que l’aveu d’une triste impuissance : celle de ne pouvoir être à la hauteur de personne dans une humanité partagée à égalité ? Sans aucune trace d’orgueil mais une apparence de vanité occultant mal d’humbles tréfonds.

Le classicisme, une audace donc, une idée neuve en France ?

Il serait malhonnête de conclure cette introspection sans admettre qu’il y a des singularités authentiques et des exceptions éblouissantes. Elles sont rares et elles ne se fabriquent pas : les autres, la vie les nomment, les consacrent et les admirent.

Extrait de : Justice au Singulier

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