Culture - Editoriaux - International - Musique - 17 juillet 2019

Johnny Clegg, la dernière victime de l’apartheid ?

En 1990, lors des Victoires de la musique, à Paris, c’est un certain Michel Rocard qui tend son trophée à Johnny Clegg, musicien sud-africain qui vient de nous quitter ce 16 juillet, à seulement 66 ans. À l’époque, il est du dernier chic de danser sur Asimbonanga, la chanson qu’il a composée en hommage à Nelson Mandela.

Johnny Clegg est donc « le chanteur préféré » du Premier ministre d’alors. Ce qui est assez logique, à force d’être jeune et d’incarner les espoirs de la « nouvelle gauche » ; jeune, Michel Rocard l’est de moins en moins. Mais qui était Johnny Clegg, artiste aujourd’hui très oublié ? Un résumé pour le moins saisissant de l’époque, pour commencer. En cette fin de siècle dernier, l’heure est aux grandes messes humanitaires. Le « Live Aid » contre la famine en Éthiopie, en 1985, donné simultanément à Wembley, en Angleterre, et au JFK stadium de Philadelphia aux USA ; puis le concert « Free Nelson Mandela », à Londres seulement, cette fois, trois ans plus tard.

Johnny Clegg, qui s’est un jour défini comme « gauchiste pavlovien », est de toutes ces sauteries mondaines dans lesquelles se presse le gratin de ce rock qui n’a pas encore été ringardisé par le rap, l’électro et autres musiques aujourd’hui générées par ordinateur : l’intelligence est devenue artificielle, mais la daube, elle, demeure authentique. On notera encore que, contrairement à d’autres musiciens aux élégances antiracistes plus récentes, le défunt est effectivement fort d’une certaine légitimité. Plus qu’un Sting, par exemple, ancien chanteur du groupe Police, qui n’en finit plus de promener son Raoni, chef indien d’Amazonie, dans tous les salons londoniens et autres pince-fesses donnés à grands frais par l’aristocratie des ONG.

Légitime, donc, ne serait-ce que par ses origines complexes : notre homme naît de mère juive lituanienne exilée en Rhodésie – le futur Zimbabwe – et d’un père non juif, au grand dam des parents de maman. Après un divorce éclair et un bref séjour en Israël, le jeune Jonathan Clegg grandit en Afrique du Sud et se prend de passion pour la culture zouloue. Tel qu’il se doit, il milite contre l’apartheid ; le contraire aurait déjà été plus problématique pour faire carrière dans le show-biz.

Sa musique ? Une sorte de rock mou, un brin rehaussé de rythmes africains singulièrement édulcorés ; un peu à la façon d’un Bob Marley, aux disques réarrangés de fond en comble par Chris Blackwell, patron du label Island, histoire d’adoucir la traditionnelle rugosité du reggae jamaïcain et de ne pas heurter les oreilles occidentales plus que de raison. Dans le cas de Johnny Clegg, le public blanc n’y voit évidemment que du feu. La preuve en est qu’en France, le « Zoulou blanc » vend des albums par millions.

Les véritables musiciens zoulous d’Afrique du Sud estiment s’être fait voler leur musique ; ce qui n’est pas totalement faux. Quant aux véritables amateurs de musique africaine, qu’ils soient noirs ou blancs, ils préfèrent de longue date, et c’est bien normal, écouter l’autrement plus plausible Nigérian Fela Kuti. Pour tout arranger, c’est la fin de l’apartheid et Nelson Mandela passe directement de la case prison à celle de la présidence.

Comme le dit le même Johnny Clegg, en un fort joli exercice d’humour involontaire : « Après cela, ce fut très difficile. » Il n’est pas sûr que ses amis zoulous aient été du même avis.

PS : les vertiges de l’antiracisme étant ce qu’ils sont, Johnny Clegg fut à plusieurs reprises interdit de concert contre l’apartheid, puisque se produisant en Afrique du Sud, ce qui faisait, de lui et de fait, un complice du même apartheid. Comme l’écrivait jadis Pierre Desproges : « En Afrique du Sud, tout le monde est raciste, à part Ted. »

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