Jérôme Garcin quitte « Le Masque et La Plume » : une page d’élégance se tourne

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Chaque dimanche soir, depuis trente-cinq ans, la voix familière de Jérôme Garcin s’élevait sur les ondes, dans une grille de programmes de France Inter pour une fois à la hauteur. Dans Le Masque et la Plume, une émission qui avait vu le jour en 1955, soit un an avant la naissance de Garcin lui-même, on avait quelques habitudes. La culture, d’abord. Chacun des spécialistes (cinéma, théâtre, littérature) était incontestable. La politesse, ensuite. On s’engueulait parfois en coulisses mais on était, lors de cette heure de débats publics, d’une irréprochable courtoisie. C’était la marque du maître des lieux, qui ne voulait pas de scandale mais plutôt du constructif. C’était, d’ailleurs, la troisième caractéristique de cette émission sous le règne de Jérôme Garcin : la critique constructive. Dans Le Masque et la Plume, précédé d’un mythique générique de Mendelssohn, on n’assassinait pas, on ne daubait pas, on ne « pétassait » pas. Chaque débat - courtois, donc - était précédé d’une introduction de Garcin lui-même, qui présentait l’œuvre en quelques mots ; ensuite, on argumentait sur ce que l’on aimait ou non, mais l’ambiance n’était pas aux « coups de cœur » et « coups de gueule » pour des raisons bancales.

Voici donc que Garcin a enregistré sa dernière émission, le 22 décembre dernier. Elle vient d’être diffusée, le 31 décembre 2023. C’est un miracle de bonté et de sérieux, de nostalgie et de joie, de retenue et d’émotion - parce que, tout de même, ce n’est pas rien de quitter un métier que l’on exerçait depuis trente-cinq ans. Les chroniqueurs ont fait leur boulot, ils ont même ri tous ensemble, comme une bande de vieux copains qui ne veut pas quitter la soirée de retrouvailles. Certaines voix, ici ou là, se sont brisées. On a fait comme si de rien n'était. On sait se tenir. Clément Garcin, le fils du maître de cérémonie, a joué de la guitare. Et puis, et puis… il a fallu y aller. Jérôme Garcin a versé sa petite larme, bien sûr. Il a été longuement applaudi. Adèle Van Reeth, directrice de la station, lui a rendu un hommage mérité et probablement sincère. Une page se tourne, Le Masque et la Plume demeure. Garcin avait succédé à Pierre Bouteiller, qui avait lui-même succédé à Michel Polac. C’est désormais à Rebecca Manzoni que reviendra la charge de faire évoluer l’émission mythique.

Alors que Jérôme Garcin quitte la radio publique, il est temps de se demander ce qu’il laissera dans le souvenir populaire. Critique mais aussi romancier, primé à de nombreuses reprises, il avait été accusé de conflit d’intérêts, d’être à la fois juge et partie. S’il est vrai que ses liens avec la république des lettres étaient parfois consanguins, puisqu’il a lui-même fait partie du jury de plusieurs prix, Garcin a cependant, quand on y regarde bien, réussi à se tenir au-dessus de la mêlée, avec cette souple fermeté qui caractérise les bons cavaliers, du nombre desquels il était. Une page d’élégance se tourne donc avec le départ de ce journaliste courtois, curieux, d’une politesse et d’une délicatesse vraiment rares (et unanimement saluées). On espère que la nouvelle formule transformera l’essai.

Bravo, Monsieur, bravo et merci.

Arnaud Florac
Arnaud Florac
Chroniqueur à BV

Vos commentaires

10 commentaires

  1. Je pense que c’était François-Régis Bastide qui fut le premier animateur de cette émission, de 1955 à 1981 lorsqu’il fut nommé ambassadeur au Danemark par Mitterrand.

  2. Très certainement une des meilleurs émissions de France Inter de la grande époque. De 1971 à 1974, je m’occupais des distractions à bord d’un SNLE. Nous avions une cantine de livres, plus ou moins intéressants, à la dispotition de l’équipage. Il m’est alors venue l’idée de faire une diffusion intérieure en parodiant le Masque et la Plume transformée en le Casque et l’Enclume afin de bien démolir les pauvres livres dans cette cantine car cela ne volait pas très haut (les livres pas la cantine). Qui se souvient encore d’une émission comme signé Furax ?

  3. Une des rares bonnes émission de France-Inter où les échanges sont parfois musclées mais toujours courtoises à l’instar d’un J.G. Espérons qu’il en sera de même avec la nouvelle animatrice et qu’elle laissera de coté ses réflexions partisanes qui ne sont pas toujours de bon aloi

  4. Amoureux fou de la littérature, JG me laisse la nostalgie d’échanges passionnés, empreints de cette élégance à la française tant décriée aujourd’hui par tous ces parangons gauchisards qui déshonnorent notre Culture millénaire.

  5. Je connaissais l’émission depuis mon adolescence. Je regrette de ne pas l’avoir écoutée très souvent. Un des très rares moments de vraie culture

  6. J’ai de merveilleux souvenirs des discussions enflammées entre George Charensol et Jean Louis Borie ( un mien ami).. orchestrées par François Regis Bastide. oui une magnifique émission ´mythique.comme on n’en fait plus.

  7. Bonne retraite, Monsieur, car les jolies Phrases et les mots aux bons endroits, était un régal. Merci Monsieur.

  8. Tout ce qui est encore respectable, c’est-à-dire très peu de « Noms » dans la maison ronde s’en va petit à petit.
    Il ne restera plus que le haut du gratin extrêmement gauchiste.

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