Emmanuel Macron, en visite à Poissy dans une école, a bien confirmé la réouverture des petites classes à compter du 11 mai. Mais 60 % des parents ont annoncé ne pas vouloir remettre leur enfant à l’école.

Qu’en pensent les enseignants qui, dans leur grande majorité, ont parfaitement réussi l’expérience de l’enseignement à distance pendant cette période inédite de confinement ?

Réponses de Jean-Paul Brighelli au micro de Boulevard Voltaire.

 

Emmanuel Macron était ce matin à Poissy dans une salle de classe. Il a bien confirmé que le déconfinement scolaire commencerait à partir du 11 mai pour les petites classes.
Faut-il que les étudiants repartent sur le chemin de l’école ?

Idéalement oui. Premièrement, si on regarde le niveau des élèves, quel que soit leur niveau de classe, deux mois sans école est terrible, surtout à cette période de l’année. Si on pouvait raccrocher les wagons le plus vite possible ce serait idéal.
Deuxièmement, je suis un peu interloqué par les décisions prises à Paris. Elles doivent s’appliquer de façon uniforme sur toute la France, alors que nos situations sont extrêmement disparates.
Troisièmement, les médias attisés par Olivier Véran et monsieur Salomon distillent de l’angoisse continuellement. Par conséquent, plus de 60 % des parents ne mettront pas leurs enfants à l’école, quoi  que cela leur coûte. En revanche, ceux qui mettront leurs enfants à l’école sont ceux qui n’ont pas les moyens de les garder parce qu’ils sont obligés de reprendre le travail. Cela va être double peine. D’un côté, ils seront angoissés et de l’autre, ils seront au travail.
Pour les petites classes, c’est plus compliqué. On peut faire un jeu des gestes barrières pendant 10 minutes, mais on n’empêchera pas les enfants de jouer à touche-touche pendant la récréation.
Un très grand nombre de professeurs ont des problèmes divers et variés et ne reprendront pas très volontiers le chemin des classes. On va se retrouver dans des situations incroyablement difficiles à gérer avec des classes de trois ou quatre élèves. Maintient-on les mêmes emplois du temps ? fait-on de la garderie ou de la garderie intelligente ?
Un certain nombre de professeurs ont la conscience du service public. Vont-ils eux-mêmes se faire une double peine en continuant les cours par correspondance ?

De nombreux professeurs jouent le jeu et ont mis en place tout un système de cours par internet. Néanmoins, pourront-ils mener le front de l’école à la maison et la reprise à l’école ?

Les syndicats se sont aperçus que faire l’école à la maison prend un temps absolument colossal.
Soit vous suivez les cours en direct par Skype ou autres logiciels très souvent privés puisque les logiciels de l’Éducation nationale ont été très rapidement saturés, soit des cours sont véritablement écrits et prennent un temps non moins colossal, puis il faut les envoyer via Pronote. De plus, les exercices donnés comptent pour du beurre. Les autorités de la rue de Grenelle l’ont décidé ainsi.
La plupart des professeurs ont tenu la barre de l’enseignement à distance. Le cumul des cours à distance et du retour à l’école pose problème. Les professeurs reviendront avec une petite boule au ventre, car les élèves seront porteurs de germes. Ces derniers ne risquent à peu près rien face aux enseignants qui eux risquent beaucoup.
Personnellement, je vais avoir 67 ans et je retournerai en cours. Je me fiche pas mal des conséquences puisque j’ai envie de faire cours. C’est un choix à la fois personnel et une conscience très ancienne du service public. Je me fiche de ce qui peut m’arriver.
En revanche, pas mal de collègues ont des problèmes cardiaques ou respiratoires. Ils ont donc des raisons objectives de se mettre à l’abri.
Le risque est que le ministère finisse par s’apercevoir que l’enseignement à distance marche assez bien et qu’il n’est peut-être pas nécessaire de maintenir un enseignement en présentiel.
Enfin, les écoles privées vont fonctionner d’une façon beaucoup plus pratique que les écoles publiques. Les écoles publiques ont le confort d’être payées à 100 % et de pouvoir faire les cours de chez soi “en se grattant les couilles” ! Dans le privé, on trouve la sanction d’être embauché, ré embauché ou pas embauché.
Les données pédagogiques sont complètement différentes. De ce point de vue là, il va y avoir des différenciations criantes qui ne seront pas au bénéfice de l’enseignement public. Les syndicats qui jouent l’extra prudence, reprendront en septembre, et pourquoi pas à la Saint-Glinglin pendant qu’on y est ! On reprend quand on aura un vaccin, dans deux ou trois ans et peut-être jamais…
Si nous n’assurons pas dans les moments délicats, nous n’assurerons jamais.

Vous aviez commis une tribune dans Marianne fin avril dernier où vous insistiez de revenir au travail. On s’est très rapidement aperçu que beaucoup de professeurs trouvaient que l’école à la maison était plus pratique. Certains professeurs vont-ils se dire que l’école à la maison est très bien ?

Quand les élèves ne sont pas présents, on n’a pas les questions, les problèmes, le bruit et les disputes des élèves. On n’a pas non plus ce brouhaha permanent dans les classes. Au fond, ce sont des conditions idéales puisqu’elles sont abstraites. À partir de là, comment inciter les enseignants à revenir véritablement face aux élèves ? C’est un problème très sérieux, que je ne prends pas du tout à la légère.
Je me suis fait traiter de tous les noms parce que je voulais soi-disant exposer les enseignants au danger. Il ne faut quand même pas exagérer ! C’est statistiquement très faible. J’habite Marseille et le taux de décès pour 100 000 habitants est incroyablement faible. Très souvent, les gens qui décèdent du coronavirus sont déjà à la retraite depuis des années. Les risquent ne sont absolument pas monstrueux. Certaines épidémies de grippe tuent chaque année entre 10 000 et 15 000 personnes. Si on demandait à chaque fois un droit de retrait, on passerait notre vie chez soi. Ce n’est pas cela être professeur. Être professeur c’est se confronter en direct aux élèves.

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