Jean-Louis Murat : la forte tête de la chanson française nous a quittés

Jean-Louis Murat

Il est parti à 71 ans. Discrètement, comme à son habitude. Jean-Louis Murat, c’est une carrière tardive, mais d’une richesse musicale et littéraire pas loin d’être inégalée. C’est l’amour du terroir avant tout, son Auvergne natale. Né dans le Puy-de-Dôme, d’un père charpentier et d’une mère couturière, il sera le premier enfant de la famille à obtenir son baccalauréat.

Sa jeunesse est tumultueuse : mariage à 17 ans, en 1969, festival de l’île de Wight l’année suivante et l'expérience de la paternité l'année d’après. Mais l’appel de la route et de l’errance est le plus fort. La tête pleine de rimes, il se prend pour Jack Kerouac, parcourt la France, multiplie les petits boulots – un temps, il sera même journaliste, c’est dire – avant de tenter de se suicider en 1977 et de retourner dans son village natal afin de se consacrer à la musique.

Résultat ? Vingt-quatre albums en studio, de 1982 à 2021, et six enregistrés en public. Musicalement, ses influences viennent beaucoup de ce que, outre-Atlantique, on appelle le laid-back. Tempos lents, mais délicatement marqués, mélodies faussement simples, arrangements délicats. Bref, less is more, comme le prétendait naguère Miles Davis, l’immense trompettiste. Un adage qu’on pourrait de la sorte traduire : « moins il y en a et mieux c’est ».

Jean-Louis Murat en faisait plus lors de ses rares passages dans les médias : il n’était pas rare qu’il suscite la polémique. C’était, d’ailleurs, souvent pour cela qu’on l’y invitait. Ce manque de tact vis-à-vis des élégances humanistes du moment, c’est malheureusement ce qu’ont retenu, aujourd’hui, trop de nos confrères. L’un d’eux, pourtant, Nicolas Ungemuth, éminent critique musical officiant à la fois au Figaro Magazine et à Rock and Folk, est du même avis : « Toutes les nécrologies parues dans la presse depuis ce matin sont proprement affligeantes, écrit-il. On ne parle que de ces joutes sur les plateaux de télévision. Mais Jean-Louis Murat [...] ne supportait tout simplement pas de devoir débattre avec des incultes, lui dont la culture musicale et littéraire était hors normes. Il disait juste ce qu’il pensait. C’était un "mécontemporain", une sorte de Philippe Muray avec une guitare. »

Il est vrai qu’assurer, sourire en coin, dans un murmure désabusé, que « le rock sert désormais à enculer le peuple en musique, ce style ayant été récupéré par les banquiers, les traders et les publicitaires pour en faire le bruit de fond du conformisme ambiant », ça pose un peu son homme. Surtout quand, dans la foulée, le schtroumpf grognon compare le groupe de rap PNL au « Club Dorothée », affirmant, au passage, qu'« Emmanuel Macron est un faux intellectuel et un vrai méchant », pour conclure : « Ça me plaît assez qu’on ne m’aime pas… »

Et Nicolas Ungemuth d’ajouter : « Jean-Louis Murat était avant tout un amoureux de la langue française. »

Bertrand Burgalat, autre musicien inclassable, fondateur du label Tricatel et souvent interrogé en ces colonnes, se rappelle un entretien jadis accordé à l’auteur d’un livre consacré au défunt. Pour Boulevard Voltaire, il a été puiser dans ses archives personnelles : « Je ne sais pas où il en est, maintenant, avec les médias "prescripteurs", nous écrit-il. J’ai l’impression que sa liberté de ton les a un peu décontenancés. Je suis fasciné par le niveau de sottise des chanteurs d’aujourd’hui, et tout particulièrement par ceux qui revendiquent une certaine qualité. Je ne vois pas comment des nigauds pareils peuvent faire de la bonne musique. Des gens comme Jean-Louis Murat tranchent. »

On ne saurait mieux dire. Ce fier Auvergnat nous manquera.

Nicolas Gauthier
Nicolas Gauthier
Journaliste à BV, écrivain

Vos commentaires

14 commentaires

  1. Pas étonnant qu’il déplaisait au shobiz bien pensant. Il en reste quelques-uns comme lui, notamment les 4 mousquetaires de Barbizon (Chelon, Sauvat, Danel et Léonard) qui continuent leur petite (mais superbe) carrière loin des imprésarios et des journalistes établis

  2. Je suis fasciné par le niveau de sottise des chanteurs d’aujourd’hui, et tout particulièrement par ceux qui revendiquent une certaine qualité. Je ne vois pas comment des nigauds pareils peuvent faire de la bonne musique.
    Remplacer chanteurs par politiciens et musique par politique. La transposition est parfaite.

  3. Jean-Louis Murat n’avait ni la langue dans la poche, ni ne maniait la langue de bois, c’est pourquoi il dérangeait tout ce qui se fait de mieux en « bobochie Parigote » qui prétend être le centre du monde et du savoir.
    Ces gens-là n’aiment pas la concurrence, surtout celle d’un Jean-Louis Murat, ça les destabilise dans leur certitudes.
    À Dieu Monsieur Murat, merci pour tout, et reposez en paix.

  4. Oui, bon … Il n’a pas dit que ça non plus, hein … Et puis, vous savez, tout le monde peut se tromper, même Jean-Louis ! …

  5. je possède plusieurs albums de Jean Louis Murat et je les ai réécoutés depuis l’annonce de sa disparition, ce qui est remarquables à mon sens c’est qu’ils n’ont pas vieillis et je doit avoué que je suis consterné par le niveau actuel de la scène musicale française, peut-être suis-je né trot tôt, je préfèrerais être plus jeune, mais j’ai eu l’avantage de pouvoir profiter de vrais chanteurs-compositeurs qui avaient autres choses à dire que les niaiseries actuelles.

  6. Je constate que les médias y compris ceux qui se revendiquent sérieux ne retiennent que l’apparence et pas l’oeuvre. Si on va par là, Léo Ferré ou Jacques Brel n’étaient pas très consensuels. C’était pareil à l’occasion du décès de Tina Turner, ils n’ont retenu que les déboires de la chanteuse avec son mari guitariste producteur et accompagnateur .

  7. Il aurait du faire une grande carrière , seulement il n’était pas foncièrement de gauche .

  8. Je veux trouver la mort dans une voiture de sport chantait-il dans «  »paradis perdu » »…

  9. Un bonhomme très loin des caricatures du show biz .Je me souviendrais toujours de cet interview ou contrairement à ces « collègues » moutons de Panurge qui allaient voter comme un seul Homme pour l’abominable oui à Maastricht ,il disait qu’il voterait pour le non comme ses copains Paysans .Reste un univers musical ou j’avoue que je ne suis pas un
    Fan de ce Chanteur atypique mais attachant.A part quelque titres que j’aime bien entendre à la radio .Finalement en FRANCE comme ailleurs nous possédons des Artistes qui ne peuvent être classés et surtout qui ne sont pas de sombres crétins .(Non ,je n’établirais pas de liste .) Inclassable comme un Gérard Manset ,et finalement des êtres authentiques
    donc plus libres que les sois disants rebelles de pacotille !

  10. « Emmanuel Macron est un faux intellectuel et un vrai méchant », Les artistes de talent ont de sacrées fulgurances. Jugement à l’emporte-pièce et comment juste !

  11. Ah, ben zut alors : encore un qui est parti au ciel à mon âge ! ( faut vraiment que j’accélère mes préparatifs ! ) . J ‘avoue que je ne connaissais pas du tout . Dans les années 80, entre couches-culottes et vaisselle, j’avais plutôt ma tête perso à décrypter les subtilités harmonique de Chopin tout en relisant Prévert… et subir dans la voiture du mâle Alpha le matraquage autoradio de Céline Dion et les braillantes aigues répétitives de France Gall.. Binheureux celui qui peut choisir sa vie et la douceur de son terroir ! A bientôt, l’artiste, qu’on fasse connaissance..

  12. Il est rassurant de constater que, s´il n´a épargné ni ses « confrères » ni les journalistes dans leur ensemble, ceux-ci, du moins les vrais, ne se sont guère montrés rancuniers en choisissant « le manteau de pluie » comme album de l´année (91). Titre pas vraiment usurpé.

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