Editoriaux - Politique - 28 septembre 2019

Jacques Chirac : force de la nature, politique du cœur

Après la mort de Jacques Chirac et le bel hommage – toujours trop long – du président de la République, nous nous trouvons dans cette zone ambiguë où le cœur est chagriné mais où l’écrit a le droit d’être libre.

Cet étrange et impressionnant climat où on considère avec étonnement, voire stupéfaction, à cause de la disparition d’un homme illustre déjà et durablement affaibli, ce qui relève de notre condition de mortel.

Jacques Chirac : tant de personnages en lui, tant de casaques au cours d’une vie politique qui est une Histoire de France et qui, pour beaucoup de ses épisodes, fait partie de cette mythologie qui s’attache, parfois de leur vivant, toujours après leur décès, aux personnalités d’exception.

En vrac, si on me le permet.

Une force de la nature.

Une beauté, une allure, une apparence, une empathie, une expressivité du corps et du visage, l’offrande de ses mains, on n’avait pas l’impression d’une comédie mais d’un élan vrai et sincère. Art suprême du politique ou authenticité de son caractère qui aurait aimé profondément les Français ?

La conquête de la Corrèze à la Bonaparte. Il est tout seul et il va s’attirer les suffrages parce qu’il y a ceux qui le soutiennent immédiatement et des adversaires qui sont sous le charme.

Sa fidélité et son admiration pour Georges Pompidou qui savait qu’il pouvait tout lui demander, surtout l’impossible.

Le bretteur infatigable et tonitruant qui parcourait le pays et secouait les plateaux de télévision.

Le fauve ambitieux, entreprenant, belliqueux mais aussi sous influence d’un couple politique qui l’a longtemps stimulé, pensant à sa place, et qu’il a déçu ; puis Chirac reprenant son autonomie grâce à son épouse qui détestait Marie-France Garaud et Pierre Juillet, qui avaient eu le tort de la sous-estimer !

Le ministre et sa passion jamais démentie pour le monde agricole avec ses longues visites au Salon de l’agriculture. Le cul des vaches ne lui faisait pas peur ! Probablement la fonction où il a le mieux réussi en s’attirant la reconnaissance d’un monde pourtant difficile à contenter.

Le tacticien sans scrupule qui fait gagner Valéry Giscard d’Estaing en 1974 et obtient sa récompense : Premier ministre.

L’autorité fragile d’un Jacques Chirac qui fait des complexes face à une mécanique intellectuelle un tantinet condescendante à son égard.

Le départ avec fracas. La volonté de revanche, le ressentiment comme stratégie.

Le RPR : l’idole de la droite conservatrice, l’ordre certes, mais avec le mouvement permanent de son chef.

Maire de Paris : un magnifique coup de force, une victoire qui fera de lui, quoi qu’il se passe, quoi qu’il ait fait, avec ombres et lumières, le chouchou des Parisiens. Il les représentait bien et la France de province, avec lui, n’était pas oubliée, tant il y avait de la glaise dans son élégance.

Le traître qui, en douce, fait voter en faveur de François Mitterrand pour faire mordre la poussière républicaine au Président Giscard d’Estaing.

L’adversaire résolu du Front national alors qu’il n’a pas peur des mots – « le bruit et l’odeur », par exemple – qui révèlent les difficultés de la quotidienneté des gens modestes confrontés à une immigration profitant de l’assistance et vivant comme elle l’entend.

La trahison gourmée d’Édouard Balladur qui fait plonger un Jacques Chirac miraculeusement sauvé par le discours sur la fracture sociale, les Guignols et son incroyable propension, un petit moment de fléchissement passé, à constituer l’énergie du désespoir en machine d’espérance et, contre toute attente, de victoire.

Un septennat et un quinquennat qui ont oscillé entre déceptions et immobilisme.

Une politique du cœur plus que de l’efficacité. Les événements emblématiques relèvent de la morale historique, de l’angoisse mondiale, de l’intuition exemplaire. Dans le désordre : sur Vichy, Johannesburg, son refus sur l’Irak, son hommage à François Mitterrand. Jacques Chirac, à la surprise générale, est moins un homme d’action que de convictions éthiques.

Sa victoire facile contre Jean-Marie Le Pen, dont malheureusement il n’a rien su faire.

Le Président fragilisé et que les Français aiment de plus en plus à cause de la joute incessante menée contre lui par Nicolas Sarkozy, dont les ambitions ne peuvent pas attendre. Et par l’adhésion que son épouse apporte systématiquement à la lutte de Nicolas Sarkozy, pour renvoyer à son mari la monnaie de sa pièce tout emplie de déconvenues privées.

Le faux béotien, mais l’homme de culture, connaisseur indépassable de l’art asiatique, défenseur convaincant des arts primitifs.

Jacques Chirac face à lui-même dans les dernières années où quelques fidèles continuaient à le voir et où il demeurait, j’en suis sûr, dans la sensibilité de tous avec un mélange de considération et de sympathie. Il était des nôtres.

On n’a jamais oublié le grand séducteur, la tête de veau, la bière Corona™, les immenses enjambées, sa révolte contre le service d’ordre israélien, son infinie et pudique discrétion sur les drames de sa vie familiale et paternelle, et tout ce qui le constituait comme un Français dont on avait pu contester la politique – plutôt l’absence de politique – mais auquel on demeurait intensément attaché parce que, malgré ses transgressions, il nous ressemblait et, à sa manière, nous rassemblait, comme l’a très bien dit Emmanuel Macron.

Jacques Chirac : une force sensible.

Extrait de : Justice au Singulier

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