En 1964, lors du cas Jacobellis v. Ohio, la Cour suprême des États-Unis fut saisie pour une affaire de première importance. Il s’agissait de savoir si le film Les Amants, de Louis Malle, était ou non obscène. On sortait alors du régime du code Hays, qui avait pour but de rendre plus décents les films d’Hollywood, la nouvelle Babylone. Le code proscrivait, notamment, les baisers lascifs, la sympathie pour les personnages négatifs et, déjà, le dénigrement des religions quelles qu’elles soient.

Interrogé lors de la plaidoirie sur la définition que la Cour suprême pouvait donner de la pornographie, le juge Potter Stewart, l’un des neuf sages, se borna à constater : « Je sais la reconnaître quand je la vois » (« I know it when I see it »). Par cette déclaration à la fois honnête individuellement et légalement arbitraire, il ouvrait la voie à la jurisprudence individuelle qui permet à chacun de se sentir offensé ou non, selon ce qu’il voit et la manière dont il le voit.

De la même façon, la plate-forme Instagram, apparemment connue pour sa pudibonderie, d’après Le Figaro, vient ainsi d’affiner son règlement sur l’exposition des seins. Pardonnez-moi d’avance ces lignes scabreuses, qui en disent si long sur notre postmodernité. Accusé par des mannequins « en situation de surpoids » (des grosses dames toutes nues, pour aller vite) de censurer leurs contenus de charme, Instagram précise donc que les seins cachés par des mains ou un bras sont acceptés, mais pas si le but est de grossir artificiellement la poitrine en la pressant. Joli métier que celui de modérateur d’un réseau social.

Nous voici donc, en 2020, coincés entre un nouveau code Hays venu d’Orient, qui interdit les caricatures et favorise une pudibonderie hypocrite, et, en Occident, une description minutieuse, parfois plus pornographique que son objet, du type de nudité publiable sur les réseaux sociaux. On est loin du tableau de Gabrielle d’Estrées. On est loin, aussi, du « I know it when I see it » qui s’en remettait au bon sens. Pendant ce temps, OnlyFans permet la prostitution en ligne et le monde arabe se vautre dans la pornographie virtuelle. Il plane déjà sur ce confinement quelques vapeurs méphitiques : le monde enfermé dans une immense allée de sanisettes. Mais chacun chez soi, bien entendu.

29 octobre 2020

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