Ingrid Riocreux, la décision gouvernementale de rendre accessibles, dans les universités, des protections menstruelles gratuites vous a inspiré un papier dans Causeur dans lequel vous releviez habilement les contradictions du combat néo-féministe. Quelles sont-elles ?

Ce papier avait un double objectif : d’abord, je faisais le constat que le féminisme rencontrait désormais une opposition très vive de la part du mouvement trans, qui s’était cristallisée, à cette occasion, dans les propos de plusieurs syndicats étudiants. Par souci d’inclure les hommes transgenres (qui sont biologiquement des femmes), ceux-ci parlaient de la distribution de protections menstruelles comme d’une « bonne nouvelle pour les étudiants », faisant donc triompher le masculin sur le féminin en un domaine où on s’y attendrait le moins. J’ai vite constaté, en lisant les réactions en ligne, qu’il y avait là un point de friction très fort entre féministes et transactivistes et que ceux-ci trouvaient là une occasion de museler le féminisme traditionnel en brandissant l’insulte de « TERF » (trans-exclusionary radical feminist) contre les féministes qui les accusaient d’invisibiliser les femmes.

Comment comprenez-vous la réaction de la FAGE (Fédération des associations générales étudiantes) qui vous accuse de vous prétendre hypocritement féministe ?

C’est comique : on me reproche de « mégenrer » Anna Prado, qui s’identifie comme un homme apparemment. Parler de cette personne au féminin serait antiféministe ! Et puis, contrairement au mouvement trans, je ne me prétends pas féministe. Le terme de féminisme est d’ailleurs vidé de son sens : des féministes cautionnent le port du voile et traitent celles qui s’y opposent d’islamophobes ; d’autres affirment qu’un homme peut se considérer comme femme… et traitent de transphobes celles qui s’opposent à cette vision des choses.

En quoi est-ce problématique ?

À quoi bon faire des statistiques pour évaluer la parité hommes-femmes si toute personne peut, sur une base purement déclarative, s’identifier à un autre que le sien ? Quand les grandes entreprises auront compris le subterfuge, vous aurez des conseils d’administration 100 % masculins qui respecteront totalement la parité hommes-femmes ! C’est ce que je montrais dans mon papier en citant l’émission où Daniel Schneidermann regrette de n’avoir que des hommes sur son plateau et où l’un d’eux répond : « Je ne suis pas un homme monsieur, je suis non binaire. » Les féministes qui comptent partout les pourcentages d’hommes et de femmes ont du souci à se faire.

Est-ce qu’Anna Prado n’a pas raison de dire que vous vous « acharnez » sur elle ? Sur lui, pardon.

Je me suis d’abord étonnée qu’une personne progressiste choisisse d’exprimer sa fonction au masculin, à l’ancienne. Mais je me suis aperçue que, selon les sources, Anna Prado était tantôt l’objet d’une désignation au féminin, tantôt au masculin. J’en ai déduit que cette personne devait être gender fluid. C’est pourquoi j’ai parlé d’une « volatilité des genres ».

La FAGE vous reproche cette expression. Ignoriez-vous qu’Anna Prado était trans ?

Je l’ai découvert dans leur communiqué de presse. Remarquez, j’aurais pu la « mégenrer » quand même. Dans leur logique, j’aurais dû demander à cette personne comment elle s’identifiait au moment où j’écrivais l’article. Pour cette idéologie, l’apparence et le nom ne sont plus une porte d’entrée vers le mystère d’une personne absolument unique. Chacun est tenu de décliner son identité en cochant des cases : « Je m’identifie comme femme cis-genre racisée », etc.

Que répondez-vous quand cette personne vous accuse de transphobie ?

Comme pour toutes les phobies, c’est le militant de la cause qui fixe la définition, et la plus large possible. Si Anna Prado décrète que je suis transphobe, c’est que je corresponds à sa définition de la transphobie. C’est tout. J’ai « mégenré » quelqu’un, me voilà transphobe. Notez qu’ils ne contestent pas le contenu de mon article…

Est-ce si mal de lutter pour plus de respect des différences ?

Dans une vidéo sur Evergreen, on voit le président de l’université qui s’exprime dans un amphi ; quelqu’un lui fait remarquer qu’il fait des gestes avec ses mains, ce qui peut être perçu comme « oppressif ». Alors, il colle ses bras contre son buste et il essaye de continuer son discours sous les rires des militants. Vous savez, on peut multiplier à l’infini les phobies à éradiquer. On se retrouve les bras collés le long du corps, comme le président d’Evergreen. Je crois qu’il faut juste s’en tenir à des principes sains : on ne frappe pas, on n’insulte pas, on ne menace pas. Le reste, c’est du débat d’idées.

Cette idéologie transactiviste appuyée sur un langage inaccessible au commun des mortels est-elle réellement dangereuse ?

On pourrait dire : la nature m’impose un mais je veux choisir mon identité de genre, affirmation de la liberté humaine. Pourquoi pas ? Mais les promoteurs de cette idéologie postulent une identité de genre impalpable, indémontrable, innée et non choisie. On en arrive à cette rhétorique du « garçon né dans un corps de fille ». C’est une posture théologique qui marque le grand retour de la dichotomie âme-corps, sauf qu’on nous demande de croire à une âme sexuée, prisonnière dans un corps de l’autre sexe. Cela donne lieu à des relectures délirantes de l’existence.

Peut-on espérer que la cancel vienne à bout de toutes ces élucubrations par un effet de boomerang et que les nouvelles générations renouent avec le bon sens ?

Les idéologies de ce genre, on le sait, ça fait beaucoup de mal et puis ça reflue. Les enfants des écriront des bouquins contre leurs parents, ils leur feront des procès et on leur répondra « c’était l’époque ».

Propos recueillis par Iris Bridier

16 mars 2021

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