Gérard Bardy est journaliste et écrivain. Il vient de publier Dernières heures à Colombey – La mort du Général (Télémaque). Par ailleurs, son Charles le catholique – De Gaulle et l’Église (Plon) vient d’être réédité. Il répond aux questions de Boulevard Voltaire.

Il y a exactement cinquante ans mourait Charles de Gaulle. Que reste-t-il de son héritage, aujourd’hui ?

Il reste les institutions de la Ve République qui ont permis à la France de devenir une démocratie adulte et de ne pas sombrer dans l’anarchie politicienne et l’aventure, notamment en 1968. On sait comment François Mitterrand, qui avait pourfendu ces institutions jusqu’à écrire Le Coup d’État permanent, s’est mollement lové dans le lit de De Gaulle pour, lui, mieux jouir du pouvoir et de ses attributs.

Il en reste surtout un modèle de comportement politique et personnel. Une référence d’exemplarité. De Gaulle, c’était d’abord et avant tout le service de la France, avec une volonté de restaurer sa grandeur et que sa voix porte à travers le monde. C’était la volonté d’assurer aux Français une vie meilleure après les années de guerre, avec un logement digne, une éducation nationale de qualité et un système de santé et de retraite pour tous. Ni gauche ni droite, mais la France non partisane débarrassée de ses divisions et de son clientélisme politique. Sur ce point, l’héritage a été oublié, jusque parfois dans les rangs de ceux qui se réclament du gaullisme !

L’héritage, c’est aussi l’exemple de la probité et du désintéressement à la tête de l’État. L’homme politique n’est pas là pour se servir mais pour servir. Le luxe est permis quand il s’agit de représenter la France et de favoriser son rayonnement, mais jamais à des fins personnelles. Reconnaissons que, sur ce point aussi, beaucoup d’élèves se sont écartés des leçons du maître.

Il y a beaucoup de gènes gaullistes dans le souverainisme d’aujourd’hui, de Nicolas Dupont-Aignan à Jean-Pierre Chevènement en passant par Onfray, Éric Zemmour ou même Marion Maréchal. C’est la guerre des ego qui ruine ce courant de pensée, même s’il est sans doute majoritaire dans le pays. On risque de le constater une nouvelle fois en 2022.

Vous venez de publier la version poche de votre livre intitulé Charles le catholique – de Gaulle et l’Église (Éditions Plon/L’Abeille). La formule n’est pas anodine… Faut-il comprendre que vous le considérez plus volontiers comme un monarque de droit divin que comme le Président d’une république laïque ? 

De Gaulle était un peu les deux à la fois, une sorte de dernier roi chrétien et le fondateur d’une République légitimée par le recours au peuple, avec le vote du Président au suffrage universel et le référendum. Son immense culture historique lui a permis de faire une synthèse entre le système monarchique, dont une grande partie des élites françaises était nostalgique depuis la Révolution, et la République mal installée et ruinée par l’instabilité.

Le Général était un homme de foi, un croyant profond. À la tête de la France, il a parfaitement géré la situation en affirmant en maintes occasions que si la République était laïque, la France était chrétienne. Et que cette vérité historique n’était pas contestable. Il faisait, d’ailleurs, remonter la naissance de la France au baptême de Saint Louis.

Il a donc assumé pleinement les liens de l’État avec l’Église, sans complexe aucun. Par exemple, la République a été associée aux fêtes du 8e centenaire de Notre-Dame de Paris, ou encore la présence physique de De Gaulle à la fête de Jeanne d’Arc à Orléans. Sans parler des visites du Général au Vatican où il demande au pape de prier pour lui et pour la France.

De Gaulle fut donc le Président chrétien d’une République laïque, c’est-à-dire assurant la liberté de croire ou de ne pas croire et celle de choisir son culte. C’est pour cette raison, par respect pour celles et ceux qui ne partageaient pas sa foi chrétienne, qu’il refusait de communier en public. Ou qu’il envoyait des messages aux croyants lors des fêtes essentielles des grandes religions.

Et c’est en chrétien, simple paroissien au milieu des villageois, qu’il a choisi d’être porté en terre après sa mort, à Colombey.

Pour revenir à l’actualité, vous rappelez indirectement que le premier a avoir parlé de séparatisme à propos de l’islam est Charles de Gaulle : « Essayez d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment ils se sépareront de nouveau. » Du reste, on peut se demander si certains de ses propos ne l’enverraient pas directement, aujourd’hui, à la XVIIe chambre correctionnelle…

J’ai calculé que ses propos auraient envoyé de Gaulle dix-sept fois, au moins, devant la XVIIe chambre ! Il s’octroyait la liberté d’appeler un chat un chat, sans la crainte des ayatollahs de la pensée unique ou la courbe des sondages.

Dès 1954, André Malraux lui avait fait parvenir une note attirant l’attention sur le fait que « les intellectuels de notre temps ignorent ou feignent d’ignorer le danger que représente la poussée de l’islam, du sud vers le nord, qui si nous n’y faisons rien emportera l’ chrétienne et la France de toujours… » Les deux hommes partageaient cette même crainte, en constatant déjà la déchristianisation de la France. De Gaulle respectait l’islam mais considérait que c’était beaucoup plus qu’une religion et que le respect de ses règles le rendait très difficilement compatible, voire incompatible avec notre République.

On se souvient qu’il disait que le laissez-faire ferait de son village Colombey-les-Deux-Mosquées !

Votre chapitre sur l’Algérie s’intitule « La Couronne d’épines ». Ne sont-ce pas plutôt les pieds-noirs et les harkis qui ont vécu leur passion ? 

L’Algérie a été une couronne d’épines pour tout le monde. Pour la France, d’abord, qui y a vu mourir nombre de ses enfants. Pour les rapatriés français d’Algérie et aussi, bien sûr, pour les harkis. C’est une page d’Histoire douloureuse, aujourd’hui encore et, pour certains, une tache sur le parcours historique de De Gaulle. C’est une vérité qu’il faut comprendre, admettre et respecter.

Il faut pourtant aussi savoir que cette séparation a été une vraie blessure pour le Général. Il est arrivé en 1958 pour mettre fin à un conflit qui durait depuis plus de quatre ans et qui avait été très mal géré par les gouvernements successifs. De Gaulle a toujours été l’homme des réalités. C’est un pragmatique. Il savait que la cause était perdue. Son « Je vous ai compris » a été une façon de gagner du temps. Tout ceux qui l’écoutaient ont compris qu’ils avaient été compris ! Il a fait ses deux référendums, en métropole et en Algérie. Le peuple a voté massivement pour l’indépendance. La cause était entendue.

À un visiteur qui lui parlait des souffrances provoquées par ce drame algérien, il avait rétorqué, en se dressant sur son siège : « Et de Gaulle, vous croyez qu’il ne souffre pas, de Gaulle ? Vous pensez qu’il est venu au monde pour amputer la France ? […] J’ai fait ce que je devais faire et l’on s’apercevra plus tard que j’ai eu raison. » Tout est dit.

Propos recueillis par Gabrielle Cluzel

10 novembre 2020

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