[EXPO] Il y a 150 ans, la première exposition impressionniste

Berthe Morisot, Cache-cache (détail). 1873. Huile sur toile: 45 x 55 cm. New York, Mrs. John Hay Whitney Collection. © BV
Berthe Morisot, Cache-cache (détail). 1873. Huile sur toile: 45 x 55 cm. New York, Mrs. John Hay Whitney Collection. © BV

15 avril 1874, boulevard des Capucines, Paris. Au premier étage, dans les anciens ateliers du photographe Nadar, s’ouvre l’exposition des impressionnistes. Au musée d’Orsay, « Paris 1874 : inventer l'impressionnisme » permet de revoir beaucoup des toiles exposées à cette occasion.

La bande impressionniste, à cette date, c’est Pissarro, Monet, Morisot, Sisley, Renoir, Cézanne, Guillaumin, Béliard, auxquels on ajoute Degas et Manet par sympathie et rejet de la peinture académique. En butte aux refus du Salon depuis des années - et lorsqu’une toile était acceptée, elle était mal placée - les impressionnistes s’adjoignirent vingt autres peintres amis afin de donner plus de crédibilité à l’exposition : Brandon, Astruc, Attendu… et Bracquemond, le graveur. Manet, lui, avait refusé d’en être, par soif de reconnaissance publique et officielle : il cherchait la consécration du Salon qui ouvrait quelques semaines plus tard. D’autres peintres exposèrent dans les deux : Stanislas Lépine et De Nittis.

Camille Pissarro (1830-1903). Matinée de juin, Pontoise. 1873. Huile sur toile. 55 x 91 cm. inv. 2539. Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle Karlsruhe. Photo Staatliche Kunsthalle

Deux mondes s’opposent

Un des intérêts de l’exposition d’Orsay est de présenter, en contrepoint, un éventail de tableaux exposés cette année-là à l’institution qu’était le Salon des Beaux-Arts. Des tableaux signés Gérôme, implacable ennemi des impressionnistes, et autres réalistes plus ou moins mondains : Gervex, Lecomte du Nouÿ, Alma-Tadema ou encore Duez. À part un tableau de Corot, tout en délicate poésie, et un de Detaille, qui a certaines qualités, les peintures du Salon ne sont que tons louches, lumières frelatées et couleurs pisseuses ; formes dures et matérialistes.

En comparaison, les toiles impressionnistes sont lumière et couleur, grand air, comme lorsqu’au printemps on rouvre les fenêtres de la maison et qu’on respire. Ces fenêtres peuvent donner sur le Boulevard des Capucines (Monet) ou sur Les Châtaigniers à Osny (Pissarro), elles peuvent éclairer une pièce où se trouve La Sœur de l’artiste ou Le Berceau (Morisot), les impressionnistes retrouvaient cette vérité que tout est couleurs, jusque dans les ombres. Qu’on en dit plus en suggérant le réel qu’en prétendant l’imiter. Ils mirent au jour quelques-unes de ces « constantes de l’art » oubliées.

Claude Monet (1840-1926). Boulevard des Capucines. 1873 -1874. Huile sur toile. 80,3 × 60,3 cm. Kansas City, Nelson -Atkins Museum of Art, achat du fonds d’acquisition de la Fondation Kenneth A. and Helen F. Spencer, 1972. Image courtesy Nelson -Atkins Media Services

Figures en plein air

Ils travaillèrent en variations le même point de vue à différentes heures du jour, à différentes saisons. Le soleil ou la neige font d’un coin de jardin deux paysages totalement différents. La région parisienne est bien présente, Pontoise (Pissarro), Auvers-sur-Oise (Cézanne), Port-Marly et Louveciennes (Sisley). Ils s’interrogèrent sur la coloration d’une figure au soleil, à l’ombre d’un chapeau de paille, sous une tonnelle, sous le ciel gris. Et trouvèrent les réponses, Berthe Morisot, particulièrement : Vue du port de Lorient, La Lecture et le beau Cache-cache de la collection Hay Whitney (New York), peu connu. Mais Degas aussi (Courses en province), Monet (Coquelicots)…

Se libérer de l'État et des marchands

Le lynchage médiatique fut-il tel qu’on l’a dit, généralisé ? L’article où le terme « impressionniste » fut employé paraît dans un journal satirique, Le Charivari (25 avril 1974), qui perpétue une tradition de charge très XIXe où l’on se moque des peintres au moment du Salon ; il ne faut peut-être pas lui donner plus d’importance.

D’autres journaux furent favorables à l’exposition, et non des moindres, Le Gaulois, par exemple (18 avril 1874), La République française (25 avril). Dans Le Siècle (29 avril), le compagnon de route du réalisme, Castagnary, fait l’éloge des impressionnistes. « Maintenant que vaut cette nouveauté ? Constitue-t-elle une révolution ? Non, puisque le fond et dans une grande mesure la forme de l’art demeurent les mêmes. » Appelant de ses vœux à dépasser l’impressionnisme, il se trompe sur Cézanne, qui sera justement celui qui en sortira par le haut.

Autre article favorable, celui du Rappel (17 avril 1874), qui explique à ses lecteurs que les impressionnistes « rejettent absolument le jury et la tutelle administrative, ces deux grands débilitants de l’art français » , et qu’ils refusent de « subir l’entremettage onéreux […] des marchands de tableaux et des courtiers en art ». Un des buts de l’exposition de 1874 était donc que les peintres reprennent socialement leur destin en main, en s’affranchissant de l’État et des marchands. Une question toujours actuelle ! Ces peintres impressionnistes avaient vu juste sur bien des choses.

Musée d’Orsay, jusqu’au 14 juillet 2024. Ouvert tous les jours sauf le lundi, le 1er mai et le 25 décembre, de 9h30 à 18h. Nocturne les jeudis jusqu’à 21h45.

Edgar Degas (1834-1917). Aux courses en province. Vers 1869. Huile sur toile. 36,5 x 55,9 cm. Boston, Museum of Fine Arts, Boston. 131. Purchase Fund. Photo © 2024 Museum of Fine Arts, Boston

Samuel Martin
Samuel Martin
Journaliste

Vos commentaires

6 commentaires

  1. Heureusement que nous avons le patrimoine passé pour nous rappeler ce que fut « la douce France »!

  2. Le vrai initiateur de l’impressionisme fut Turner n’en déplaise aux historiens de l’art même s’il n’ait pas constituer “une école »

  3. Des oeuvres de grande beauté et qui n’ont pas pris une ride , des peintres de talent admiré par le monde entier . Qui ose nier l’art , la culture , le talent à la française .

    • Oui Yolande mais pas que, car l’impressionnisme concerne aussi d’autres pays tels l’Angleterre et les Pays-Bas.

      • L’Espagne semble peu attirée par ce style . Pourtant SOROLLA mettra dans ses toiles toute l’affection et le soleil possibles . Quel hommage à la famille et à la ruralité.

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