Esse est percipi aut percipere (« Être, c’est être perçu ou percevoir »), prétendait le philosophe Berkeley. Je me précipite sur l’écran et, déjà, sites et réseaux sociaux déversent des tombereaux d’informations souvent redondantes. Leur ronde papillonne devant mes yeux comme un carrousel actionné par d’infatigables petits ânes. La France entre dans la période de déconfinement annoncée par le Président Macron et détaillé par son gouvernement.

La vie, lentement, va reprendre, les uns jurant leurs grands dieux, plus jamais comme avant, les autres déplorant, comme avant en pire. Les experts médicaux n’en continuent pas moins de s’interroger sur cette pandémie à propos de laquelle certains ont l’humilité de confesser leur ignorance. Les métros de sont bondés comme avant, mais les commentateurs, sarcastiques, observent que la diminution du nombre de rames ne favorise en rien les distances interpersonnelles.

Les habitants du littoral pourront à nouveau fouler les plages où jamais n’avait erré le moindre virus. Giorgio Agamben livre une réflexion désabusée sur le déni de la mort collective dans les sociétés contemporaines et ses conséquences probablement plus dramatiques que le risque sanitaire lui-même. La moitié de l’humanité a accepté un soudain gel de la vie sociale jusqu’au pape François. La fréquence des voitures qui passent devant ma maison n’a pas véritablement augmenté, mais peut-être les signes d’activités sont-ils plus marqués ailleurs.

Esse est percipi. Je me tiens dans ma maison et si j’éteins l’écran, le déconfinement et toute sa prose disparaissent comme par enchantement, ne subsistent que le froissement des étoffes et le martèlement de la pluie sur le toit. J’ai le projet de sortir, mais je fais le compte préalable de toutes les précautions auxquelles je devrai me plier. Celles-ci sont, certes, nécessaires, la contamination est dangereuse pour un individu de ma catégorie sanitaire, cependant, l’information sur les dangers est, elle aussi, virale.

Aut percipere. Les membres de ma famille sont éparpillés sur le continent, dispersés par le paradigme de la mondialisation heureuse, je ne sais quand je les reverrai. Sans doute ai-je encore une existence dans leur mémoire, ainsi que dans celle des personnes que je fréquentais, mais l’interruption de la présence, telle la buée sur un miroir, menace celle-ci de pâleur, de flottement. Je multiplie les commentaires, articles, fictions et tribunes et je les sème à tous vents, à l’attention de qui voudra bien en prendre connaissance. Cependant, si les mots sont bel et bien issus de la chair vivante, ils sont eux-mêmes dépourvus de chair, invités à s’insérer dans la trame des esprits, telles des séquences formelles plus ou moins abouties. Les mots issus de ma chair appartiennent déjà au passé et n’attestent en rien mon existence.

Les précautions que je suis invité à respecter me garantissent l’approvisionnement en oxygène non contaminé mais elles me privent de cet autre oxygène dont j’ai besoin pour exister. Ne suis-je pas en train de m’éteindre, telle une lampe qui vit sur ses réserves d’huile ? Esse est percipi aut percipere !

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