Editoriaux - Politique - 4 juin 2019

Et puis vint le temps de Chirac…

Du RPR à LR : l'histoire d'une chute (2)

Lorsque Chirac a créé le RPR, deux perspectives s’entrelaçaient : l’une consistait à remettre le gaullisme à la tête du pays, alors que Giscard d’Estaing était président de la République après avoir battu sévèrement le gaulliste Chaban-Delmas au premier tour de l’élection présidentielle et instauré une présidence qui se voulait moderne et libérale. Le gaulliste Chirac avait abandonné Matignon en claquant la porte et laissé la place à Barre, qui se voulait gaullien, mais n’était pas du tout gaulliste.

Mais le parti prend au quotidien le pas sur la patrie, ce qui est l’exact contraire du gaullisme. Autour de Chirac naît une nouvelle génération, celle qui arrive par les cabinets et l’esprit de carrière plus que par les convictions et l’esprit de sacrifice. Deux rivaux apparaissent : Juppé, qui a voté Krivine en 1969, et n’est ni gaulliste, ni encore moins de droite ; Séguin, qui lui s’affirme nettement gaulliste, mais plutôt de gauche, et soutiendra l’abolition de la peine capitale à l’Assemblée. Autour d’eux, les ambitions foisonneront avec la volonté de réformer le RPR, et la droite en général, après l’échec cuisant de 1988. Ils en feront un parti attrape-tout, avec de multiples candidats à la succession.

Entre-temps, en 1983, ils auront profité de la vague bleue aux municipales pour générer une nouvelle caste de barons, députés-maires, Noir à Lyon, Carignon à Grenoble, Séguin à Épinal et Barnier président du conseil général de Savoie. Comme souvent, la décentralisation mitterrandienne profitera surtout à des hommes de droite qui tailleront leurs fiefs. Dans la région parisienne, Chirac raflera les vingt arrondissements de la capitale tandis que de nombreuses citadelles communistes tombaient. Balkany s’emparait, ainsi, de Levallois-Perret. Ces noms sont lourds de sens : certains évoquent des « affaires », d’autres montrent l’étendue des différences qui séparent désormais les gaullistes : quoi de commun entre l’eurolâtre Barnier et le souverainiste Séguin ?

Chirac ne se remettra jamais vraiment de l’échec de 1988. Son ambiguïté politique va se découvrir sans cesse davantage. Chirac aura été un animal politique hyperactif, très efficace auprès de Pompidou, d’un dynamisme inouï en campagne, connaissant par cœur toutes les circonscriptions du pays, mais on serait bien incapable de définir une ligne à sa pensée. Le RPR paraît plus « à droite » que l’UDF centriste créé par Giscard, mais s’il est ferme sur les questions de sécurité et d’immigration, et soutient une liste souverainiste aux européennes de 1979, il est affublé par son fondateur du titre de « travaillisme à la française » au moment même où les conservateurs de Mme Thatcher prennent le dessus au Royaume-Uni.

Lorsque la droite gagne les élections, malheureusement à la proportionnelle, de 1986, Chirac, Premier ministre de cohabitation, épaulé par l’autre « brillant second » de Pompidou, Balladur, et par Pasqua, pratique une politique clairement à droite qui vient se briser sur la mort de Malik Oussekine, en décembre 1986. Face au machiavélique Mitterrand, Chirac n’a pas fait le poids, mais la gauche qui gagne les élections gouverne d’une façon à ce point systématiquement désastreuse que la droite reprend le pouvoir en 1993 par un véritable raz-de-marée. C’est Édouard Balladur, cette fois, qui est à Matignon.

Pour avoir participé directement aux péripéties cette période, j’en ai tiré la conclusion que la capacité de Balladur à gouverner était très supérieure, par sa compétence et sa cohérence, à celle de Chirac, mais que ce dernier savait faire campagne, ce qu’ignorait totalement l’autre. Le génie de Séguin poussa Chirac à attaquer Balladur sur sa gauche au nom de la fracture sociale qu’il fallait refermer.

À peine élu Président, Chirac confia Matignon à Juppé, qui oublia la fracture sociale pour payer les factures et redresser les comptes, régler aussi ceux de quelques-uns. Le RPR se déchira. Balladur et le nouveau venu, Sarkozy, furent mis à l’index. Les questions de personnes l’emportaient largement sur les débats idéologiques. La guerre des chefs n’allait plus cesser.

C’est alors que Villepin et Juppé convainquirent Chirac de dissoudre l’Assemblée avant que la crise économique prévue par les experts ne survienne… La droite sacrifia la meilleure majorité jamais obtenue et fut battue. Elle avait plus que jamais mérité son titre de « plus bête du monde » !

Le monde connut l’embellie économique du changement de millénaire, et la France ne fit pas les réformes qui étaient plus que nécessaires, vitales ! (à suivre)

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