[ENTRETIEN] Une lueur d’espoir pour la paysannerie française ?

AGRICULTURE

M. Pingeon, éleveur de vaches et céréalier, exploitant non syndiqué de 78 hectares en Seine-Maritime entre Rouen et Dieppe, nous parle de la situation de la paysannerie française et de ses perspectives. Actuellement, la paysannerie se nourrit des miettes laissées par le transformateur et le distributeur et est ballottée au gré des nouvelles normes de la PAC, qui la soumet à une concurrence déloyale.

Gabriel Decroix. Pour apaiser la colère des agriculteurs, l’État a annoncé sanctionner lourdement les entreprises (la grande distribution à travers des centrales d’achat à l’étranger) ne respectant pas la loi EGAlim et doubler le nombre de contrôles. Est-ce salutaire ? Et l’État a-t-il les moyens suffisants pour réprimer efficacement ?

M. Pingeon. Évidemment, ces contrôles supplémentaires vont avoir un coût pour l’État, mais il faut voir les bénéfices que nous, agriculteurs, pouvons en tirer. Si cela contraint les distributeurs à respecter la loi, ce sera une victoire.

Je pense que la grande distribution fait un peu ce qu’elle veut. Elle recourt à des centrales d’achat délocalisées qui achètent chez nos concurrents européens. Il y a aussi les entreprises de l’agroalimentaire qui achètent nos produits à prix coûtant. Le distributeur et le transformateur se renvoient la responsabilité. Nous ne savons pas qui dit la vérité. Le premier dit que le transformateur se fait une marge très importante après avoir acheté à prix coûtant et le second reproche au distributeur de se faire de grosses marges sur le dos du client. Une certitude : c’est le producteur qui en subit les conséquences.

G. D. Quelle est la marge de manœuvre de l’industriel pour augmenter son prix d’achat au producteur ? Cela dépend sans doute de la taille de l’entreprise.

M. P. Le prix de l’énergie a flambé. C'est cette énergie qui permet aussi bien de faire tourner les usines que de faire avancer les outils agricoles. Tout le monde est concerné. Au gré des négociations, le transformateur va essayer de tirer les prix vers le bas malgré la hausse du prix de l’énergie. Il ne tient pas vraiment compte de nos coûts de production, et aujourd’hui, il n’y a pas de législation sur le prix d’achat, dans un contexte de flambée des coûts. J’espère que cela sera le cas. Je pense que les distributeurs et les transformateurs pourraient rogner sur leur marge. Finalement, c'est le consommateur qui paie la différence.

G. D. Que peut faire le consommateur dans cette juste rétribution de l’agriculteur ? Acheter au marché, passer par des AMAP ?

M. P. Il convient que l’on développe un site Internet pour faire de la vente directe de nos produits en assurant nous-mêmes la livraison, pour avoir notre propre marge. Il faudrait que le consommateur privilégie le producteur plutôt que le distributeur. Mais la livraison des produits agricoles directement auprès du client est compliquée dans les grandes villes, car elles sont éloignées des zones de production. Le producteur doit évaluer le temps passé à livrer et maximiser le nombre de clients et leur volume d’achat pour dépasser le seuil de rentabilité.

G. D. Y a-t-il une fatalité à choisir entre tirer vers le haut les prix d’achat pour le producteur et tirer vers le bas les prix de vente pour le consommateur ?

M. P. Non, si le distributeur et le transformateur baissent leurs marges. Il faudrait un système de prix équitable où chacun percevrait le tiers du prix. Cela bénéficierait à la fois au producteur et au consommateur.

G. D. La concurrence déloyale est également pointée du doigt. Nous avons l’exemple frappant des volailles importée d’Ukraine, qui ont été élevées dans des conditions déplorables. Est-ce à l’État de taxer à l’importation, de réduire nos normes ou au consommateur de prendre ses responsabilités ?

M. P. Le choix des consommateurs dépend de leur salaire. Celui qui n’a pas les moyens jettera son dévolu sur les produits les moins chers. C’est un non-sens que d’importer des produits sur plusieurs milliers de kilomètres qui ont donc un coût écologique très important alors que l’État et l’Union européenne ont fait de la transition écologique une de leurs priorités. S’il faut repayer derrière les désastres écologiques, dans ce cas, il vaut mieux que le consommateur achète localement.

Pour des pays comme l’Ukraine qui ne sont pas en Europe, il faudrait taxer à l’importation. En plus, cette pratique aiderait les agriculteurs à se maintenir en vie. C’est bien de montrer son soutien à l’Ukraine, mais si c’est pour concurrencer nos éleveurs et vendre n’importe quoi chez nous, il y a peut-être mieux à faire.

Sans être dans l’excès, je ne pense pas qu’il faille diminuer les normes, car il s’agit de respecter un minimum le bien-être animal. Il faudrait que l’Europe soit harmonisée en matière de normes pour que celles-ci se valent entre chaque pays européen. La France est un cran au-dessus par rapport aux autres pays européens.

G. D. Le Green Deal est souvent mis à l’index pour ses règlementations particulièrement coercitives sur l’agriculteur ou l’éleveur. Premier continent neutre pour le climat, réduction des émissions de gaz à effet de serre de 55 % par rapport à 1990 d'ici à 2030. Trois milliards d’arbres supplémentaires plantés d'ici à 2030. Faut-il en sortir ?

M. P. Il faudrait faire des choses qui aillent dans le bon sens. Planter des arbres, faire des haies, c’est bénéfique pour l’agriculture. Il faut un peu d’auxiliaires pour nos cultures, aux abords des champs, pour se prémunir de prédateurs tels que les pucerons.

Concernant le carburant de nos engins agricoles, nous sommes toujours au diesel. Il est question de stopper les moteurs thermiques d'ici à 2030. Cependant, il y a seulement quelques prototypes de tracteurs électriques ou à hydrogène, mais ce n’est pas encore en production de masse. Je ne pense pas que l’Europe soit le pays qui pollue le plus dans le monde. La Chine et les USA polluent beaucoup plus, à mon sens. Il faut quand même que tous les pays fassent un effort dans leur consommation énergétique, car il en va de l’avenir de la planète. Donc, tout dépend de la tournure que prend le Green Deal : s’il ne nous écrase pas de taxes carbone, en attendant de passer au thermique, à l’électrique, au bioéthanol. Il y a des méthaniseurs au biogaz qui permettent de produire de l’énergie, mais je n’ai pas l’impression que l’État veuille en entendre parler. Il est vrai que cela engendre des nuisances olfactives, ce qui peut générer des conflits avec les voisins. Il ne faudrait pas que le prix des engins à énergie alternative passe du simple au double. Nous avons une petite exploitation et c’est de plus en plus difficile d’acheter du matériel. J’achète donc de manière groupée avec un voisin. Les prix des tracteurs augmentent d’année en année à cause de l’augmentation du prix des matières premières, en particulier pendant le Covid. Mais depuis cette augmentation, le prix du produit fini n’a pas diminué malgré la diminution du prix des matières premières. C’est comme pour la baguette du pain qui reste au même prix, même après la diminution du prix du blé.

On essaye d’infléchir sur nos marges, de trouver des solutions pour essayer de maintenir le même niveau de vie. Mais il y a un moment où nous n’avons plus de leviers pour améliorer nos marges.

G. D. Les promesses de l’État sont-elles réalistes et suffisantes, hormis celle concernant la loi EGAlim ? La simplification des normes, 50 % du remboursement de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), un guichet pour la prise en charge des frais vétérinaires concernant la maladie hémorragique épizootique. La pression que peuvent mettre les agriculteurs lors du Salon de l’agriculture qui attire les foules a-t-elle la capacité de satisfaire leurs exigences ?

M. P. Il faut voir dans quelques mois les résultats. La maladie hémorragique épizootique mettra sans doute du temps avant d’être prise en charge. Le TICPE est vraiment une mesure bienvenue, étant donné le prix auquel nous achetions le carburant. Nous ne pouvions plus tenir. Le remboursement se fait sur la base de déclarations trimestrielles de l’agriculteur.

J’ose espérer une aide financière pour amortir les coûts de production. Avant la nouvelle PAC, cela se faisait. Avec la nouvelle PAC, ils ont baissé les aides sur les vaches allaitantes. Ils ont pris une autre base de calcul et, en définitive, nous sommes en moins bonne situation qu’avant. Nous perdons de l’argent. Ils veulent toujours de l’élevage en France, mais cela ne va plus être possible. Nous pourrions peut-être transformer les prairies en cultures céréalières pour augmenter la production.

Ce n’est pas facile de mettre en place les mesures en quelques mois, mais il faut maintenir la pression. Je pense qu’il aurait été inspiré de boycotter totalement le Salon pour montrer notre mécontentement auprès des politiciens et alerter l’opinion publique.

Gabriel Decroix
Gabriel Decroix
Étudiant journaliste

Vos commentaires

27 commentaires

  1. La culture et l’élevage sont des métiers. La distribution en est un autre. Si Rungis, les grandes surfaces et les commerçants existent, c’est qu’il y a une raison. Une solution serait l’information du clients, l’étiquetage, et du prix de vente du produit à la production, une autre serait, peut être, des prix minimum administrés et évidemment des contrôles pour supprimer la concurrence déloyale. Et puis acheter Français……c’est secourir des personnes mis en danger par …l’Europe.

  2. Je ne comprends pas cet engouement à défendre un pays (certes soutenu par les EU) qui a élu pour président un comique (qui jouait du piano debout) mais qui ne fait plus rire personne et qui, lorsque le bois se mouillera trop, se fera rapatrier dans sa villa en Israël. Combien de morts à cause de son entêtement ?

  3. TOUS les agriculteurs Français, ont une concurrence déloyale au sein de l’europe et du monde. Mais particulièrement les petites exploitations en zone de montagne et piedmont, zone d’où je suis issu, qui ont une trop petite taille pour générer un revenu pouvant faire vivre une famille et ou le conjoint est obligé d’aller travailler ailleurs pour faire bouillir la marmite. Dans les années 50 les besoins financiers des familles se faisant jour, beaucoup de petits paysans migrèrent vers la ville et vendirent ou mirent leurs terres en fermage mais actuellement dans ces zone, beaucoup d’agriculteurs ont des propriétés trop petites, mais s’accrochent quand même, car contrairement aux gros céréaliers, ce ne sont pas des agriculteurs , mais des PAYSANS qui ont la terre collée à leurs pieds. Malheureusement je pense qu’assez vite, il y aura d’autres disparitions de ces petites exploitation, au profit de l’extension des plus performantes.

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