Y penser toujours, n’en parler jamais, même en se rasant. Car , même si distant de dix-huit mois, c’est comme si c’était demain. La consigne vient donc de tomber de l’Élysée et Le Point le rappelle : ne surtout pas donner l’impression qu’on s’y prépare, ce qui ferait mauvais genre, par les temps qui courent, entre pandémie et réveil d’islamisme de combat. Mais, discrètement, faire comme si.

Le 15 octobre dernier, Le Monde résume le plan de bataille présidentiel : « Un Président réparateur et protecteur face aux crises, qu’elles soient sanitaires, économiques, sociales, voire même climatiques, telle est la posture qu’a choisi d’adopter . » Ne manque plus qu’il guérisse les écrouelles, fasse don de sa personne à la France, prenne en grippe ces mensonges nous ayant fait tant de mal (les siens, peut-être ?) et le tableau sera complet.

Que tout cela soit sincère ou pas, qu’Emmanuel Macron ait changé ou non, un fait majeur demeure : que de chemin parcouru depuis 2017. Que sont devenus Kiddy Smile, pays plus que millénaire tenu pour « start-up nation », Gaulois réfractaires et culture française qui n’existe pas ? Quid de ce « pognon de dingue », prix à payer pour le fameux « modèle français » ?

On peut juger ce changement de paradigme à l’aune de cette déclaration d’Olivier Dussopt, ministre des Comptes publics : « La France a mis en place le système le plus protecteur de tout l’OCDE. » En d’autres termes, si notre jeune Président entendait naguère changer la France, il tendrait plutôt à vouloir aujourd’hui la préserver. « Chaque génération se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse », assurait jadis Albert Camus. On dit que Macron aurait de bonnes lectures. Acceptons-en l’augure.

Pour ce qui est de la lutte finale, les sondages se suivent et se répètent : le second tour annoncé devrait l’opposer à Marine Le Pen et aucune personnalité, à droite comme à gauche, ne paraît pour le moment être en mesure de déjouer ce pronostic ; sauf à laisser croire qu’un Xavier Bertrand, malgré tous ses efforts, ou un général , nonobstant le prestige de l’uniforme, puissent faire figure de recours plausibles.

De l’autre côté de l’échiquier politique, rien non plus de très probant : Jean-Luc Mélenchon s’est sabordé tout seul comme un grand, Yannick Jadot est devenu l’homme à abattre dans son propre parti, EELV ; tandis qu’à moins de sortir Arlette Laguiller de son sarcophage, on ne voit pas très bien qui pourrait incarner une gauche progressiste au bord du dépôt de bilan.

Voilà sûrement pourquoi Emmanuel Macron s’acharne à faire du lepénisme sans Marine Le Pen et à reprendre ses propositions relatives au communautarisme et à la lutte contre le fondamentalisme islamique, alors qu’un tel discours était tenu pour dément, il n’y a pas si longtemps.

À force de prétendre, après chaque événement d’importance, que désormais, « plus rien ne sera jamais comme avant », le mantra a perdu tout son sel. Il n’empêche que la décapitation du professeur Samuel Paty pourrait être un tournant.

Car voici qu’explosent toutes les certitudes de la pensée unique. Non, l’immigration n’est pas forcément « une chance pour la France ». Non, le « vivre ensemble » n’est pas la clef de tout, surtout quand certains Français de fraîche date font l’éclatante démonstration qu’ils n’entendent pas vivre ensemble avec d’autres Français, de vieille souche, ceux-là. Non, la France est plus qu’une « terre d’asile », de fait open space ouvert aux quatre vents de toute la misère du monde.

Après, Emmanuel Macron ira-t-il jusqu’au bout de ce raisonnement ? Continuera-t-il dans ce masochisme national, autre exception culturelle française, voulant que nous ne soyons qu’un pays de colonialistes assassins et structurellement racistes, de surcroît ? Cela reste à voir, surtout que, dans ce registre, Marine Le Pen est autrement plus plausible.

Rendez-vous en 2022, donc.

22 octobre 2020

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