Didier Maïsto : Black Blocs : « On ne sait pas bien qui sont ces hommes en noir… »

Une interview exclusive de Boulevard Voltaire

Didier Maïsto, président de Sud Radio, était présent samedi dans les rues de Paris pour l’acte 45 des gilets jaunes. Un témoignage et une analyse sans concession.


Vous étiez présent à l’Acte 45 des Gilets jaunes. Qu’avez-vous observé ?

On s’était donné rendez-vous avec un certain nombre de figures des Gilets jaunes dont Jérôme Rodriguez, Maxime Nicole et Priscilla Ludosky à La Madeleine. Une conférence de presse et une réunion y étaient organisées pour essayer de se mettre d’accord avec les gens qui marchaient pour le climat. Selon nous, il n’était pas incompatible de trouver des convergences entre gens qui expriment leur envie de voir un monde différent.
J’étais avec Maxime et Jérôme. Priscilla était partie de son côté. Tous les dix mètres, nous avons été arrêtés : vérification d’identité, fouille systématique… un véritable harcèlement ! Nous avons essayé d’aller vers le XVIIe pour ne pas être dans les périmètres interdits. Nous souhaitions rejoindre le jardin du Luxembourg où démarrait la manifestation pour le climat. Personne ne portait de gilets jaunes. Dès que l’on se retrouvait à huit, des gendarmes mobiles ou des CRS criaient au mégaphone : « 1re sommation, 2e sommation, dernière sommation », et chargeaient immédiatement après, le tout en moins de cinq secondes. Il nous était totalement impossible de nous déplacer. On peut parler d’une restriction totale des libertés, puisque nous n’étions pas violents et n’avions pas de gilets jaunes. Certes Maxime et Jérôme ont des visages bien connus désormais, mais tous ces contrôles préventifs ressemblaient à une espèce de guerre des nerfs, alors que nous ne faisions que circuler.
Les policiers qui sont en barrage filtrant sont bien identifiés, notamment par leur numéro d’identification. En revanche, la situation est beaucoup moins claire concernant d’autres personnes avec des matraques et habillées en noir, comme des blacks blocs, mais sans les cagoules. Elles ne portent ni numéro d’identification ni brassards, mais ont une gestuelle et une façon d’agir assez violente. Elles ont tous les codes vestimentaires de voyous. On englobe tout cela un peu trop rapidement dans le terme de blacks blocs et ça arrange tout le monde, mais la réalité est que règne une grande confusion.

Comment expliquez-vous qu’une centaine de blacks blocs ait pu s’infiltrer dans les cortèges de Gilets jaunes et finir tranquillement à la marche pour le climat, alors que 17 000 forces de l’ordre étaient déployées ?

C’est le grand mystère de la France actuelle. Ces gens sont pourtant fichés. En parlant avec les responsables, on apprend que 1000 personnes de ce type sont fichées et identifiées. La préfecture de Paris sait exactement où seront les gens et combien ils seront. On se demande bien comment peut éclore, dans un cortège, cette génération spontanée alors que de notre côté, nous n’arrivions même pas à nous regrouper. Nous avons subi une lutte incessante de la part des forces de police qui nous empêchaient de nous rassembler. Il me semble quand même qu’il y a deux poids, deux mesures.
Je suis assez content que les gens qui marchaient pour le climat aient pu découvrir à cette occasion comment était organisé le maintien de l’ordre, qui ressemble plutôt à de la répression.
Quand c’était les Gilets jaunes, on disait : «  c’est des factieux, des séditieux, il y a du complotisme…». Là, les gens ont touché du doigt la réalité. J’ai aperçu des femmes et des hommes politiques qui marchaient pour le climat. Ils étaient offusqués de ces comportements ! Si cela peut au moins éveiller les femmes et les hommes politiques à ce qui se passe vraiment dans les cortèges, c’est déjà ça !


Vous avez observé le mouvement des Gilets jaunes depuis sa création.
Quels arguments allez-vous employer pour que ce mouvement continue ?

La colère et le sentiment d’injustice par rapport au pouvoir d’achat, la démocratie et la liberté d’expression vont perdurer. Et donc, ça va continuer. Il y a eu beaucoup de mousse gouvernementale. Et monsieur Macron lui même a fait son grand débat national qui a tourné au numéro narcissique. Les demandes n’ont pas été suivies d’effet. Tout ne va donc pas disparaître comme ça d’un seul coup.
Même si je dois bien avouer que c’est efficace, je déplore que par cette tactique de l’exécutif, on ne parle plus que de violence, de blacks blocs et de gens infiltrés. Comme les médias mainstream ne sont pas trop sur le terrain et ne font que relayer la parole officielle, les gens qui étaient là au début, les familles et ceux qui étaient sur les ronds-points, désertent les manifestations. Les familles qui viennent exprimer des choses pacifiquement n’ont pas envie de prendre un tir de LBD. Résultat, on ne parle plus que de violences policières d’un côté et « d’ultra jaunes » de l’autre. C’est le nouveau mot à la mode.
Samedi, en début d’après-midi, France Info relayait la parole de la préfecture de police et du ministère de l’Intérieur en disant aux associations et aux personnes qui marchaient pour le climat de se désolidariser des groupes violents. Cela n’a pas de sens ! Ce premier message tournait tous les quarts d’heure. Ensuite, France Info disait qu’il y avait des heurts dans les manifestations dues à des « ultras jaunes ». On est passé de :  « désolidarisez vous des groupes violents » aux « ultras jaunes ». Je ne sais pas trop ce qu’est un « ultra jaune ».


Boulevard Voltaire
a observé pendant toutes ces couvertures de manifestations qu’il y avait un rapport très ambivalent entre les Gilets jaunes et les blacks blocs. Certains Gilets jaunes condamnent l’action des blacks blocs en condamnant toute forme de violence, parce qu’elle nuit au mouvement. Certains voient dans l’action de ces militants d’extrême gauche des alliés objectifs. Tout ce qui va s’opposer aux forces de l’ordre de manière violente et efficace est pour eux une sorte d’alliés. La situation est-elle vraiment comme cela ?

Oui. C’est un peu le piège. Nous sommes dans un pays démocratique. Qu’il y ait des militants contre le capitalisme et qui veulent s’attaquer à tous les symboles du pouvoir et de la richesse, pourquoi pas. Ils prennent des risques et les assument.
Au début des Gilets jaunes, il y avait une condamnation nette de la violence. Cette condamnation avait d’ailleurs eu lieu lors de la manifestation contre la loi travail ou contre certains défilés syndicaux du 1er mai. Les gens disaient que ce n’était pas eux et qu’ils étaient infiltrés par ces casseurs.
Il y a néanmoins une porosité. Le citoyen lambda qui vient manifester pacifiquement et qui se prend des gaz lacrymogènes, des coups de matraque et un tir de LBD finit par en avoir marre. Surtout s’il voit que ces casseurs ne sont jamais interpellés. Le pauvre gilet jaune en famille, à un moment donné, dit : « ça suffit, le pacifisme ne mène à rien, pas de casseurs, pas de 20 h ». Je l’ai entendu plusieurs fois. Une légitimité est accordée aux blacks blocs, parce qu’ils se disent que, eux au moins, vont au combat.
Il ne m’appartient pas de juger. Je ne suis ni le conseil ni le gourou, et encore une fois vive la liberté, mais je regarde simplement l’efficacité. Regardons le dernier baromètre de La croix sur les médias. L’immense majorité des Français continue à s’informer de part, grâce ou à cause des JT de 20 heures sur les chaînes mainstream. Lorsque les présentateurs disent : « encore un samedi de Gilets jaunes, les commerçants sont fatigués, regardez toutes ces violences… ». Ça nuit au mouvement. On est donc dans une espèce de cercle vicieux où l’exécutif a bien compris qu’en utilisant cette violence et en l’instrumentalisant, il nous enfermait dans un piège qui se referme petit à petit. Les différents Actes se vident des gens les plus pacifiques qui viennent avec des revendications très construites pour laisser la place à des gens radicaux ou des hommes en noir, et les affrontements avec les forces de l’ordre qui vont avec. Pour autant, on ne sait pas bien qui sont ces hommes en noirs. Je vois bien l’évolution au fil des Actes.
Je me souviens, lors de l’Acte 13, alors que j’étais quatre heures avec ces groupes, lorsque les véhicules de la force sentinelle ont brûlé le long de la tour Eiffel. J’ai passé la journée à filmer sans pour autant filmer les visages, parce que je n’étais pas là pour ça et que je ne suis pas un délateur. J’ai montré ces exactions. Lorsqu’à la fin de la manifestation, rue de Suffren, des hordes de gens s’en sont pris aux automobilistes en leur cassant la figure, que des bancs publics ont volé, qu’on s’est retrouvé au Trocadéro au milieu des landaus et des touristes et que la circulation n’était pas arrêtée, est-ce que ces gens-là étaient-ils des blacks blocs ou des malfrats qu’on a laissé faire ? Dans ce cas, on distingue mal aussi les policiers puisqu’ils sont habillés de la même façon, sans uniforme ni brassard. Ils sont en noirs avec des cagoules et des blousons un peu pourris. Dans ces moments-là, une grande confusion règne. Et cette violence permet ensuite de légitimer une violence d’État sur la base de :  « regardez, on a rétabli l’ordre, cela ne peut plus durer ».

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