Fontenoy, le 11 mai 1745 : « Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers ; tirez vous-mêmes », aurait répliqué le comte d’Anterroches à la politesse britannique adverse. Si l’on en croit Voltaire !

Un choix tactique, évidemment. Lorsqu’en rade de Mers el-Kébir, le 3 juillet 1940, à 10 heures du matin, l’amiral Gensoul fit répondre aux Anglais qu’il ne tirerait pas le premier, il ne s’agissait plus de courtoisie ni de tactique, mais d’un dernier moyen d’éviter la curée. Peine perdue. On connaît la suite !

Certains, pensant économiser un de Gaulle qui n’a pas besoin d’eux, justifient le massacre de 1.295 marins français par leur allié en racontant à qui veut bien les entendre que Churchill ne pouvait pas prendre le risque de voir tomber la flotte française aux mains des Allemands. Argument fallacieux s’il en est, lorsqu’on sait écouter l’Histoire. En effet, le 7 juillet suivant, l’escadre française d’Alexandrie put être désarmée après négociations. À Mers el-Kébir même, l’amiral Gensoul avait déjà bien informé son adversaire britannique, Holland que Darlan assurait de ne jamais livrer la flotte aux Allemands. La suite, quoi qu’on dise, a montré qu’il existe – parfois – un honneur militaire : le 27 novembre 1942 la flotte française se sabordait à Toulon, ne laissant à l’ogre allemand que des carcasses fumantes.

L’ignominie de Mers el-Kébir doit être comprise à la fois comme l’un des derniers épisodes de la grande rivalité impériale et maritime anglo-française, initiée par la première « guerre mondiale » de Sept Ans (1756-1763) et comme l’expression de la volonté d’un homme, Churchill, nourri de grandeur nationale whig et fatalement d’un mépris et d’une méfiance affichés pour les Français, comme en témoigne ce type de saillie sur de Gaulle, dans une confidence à Roosevelt en 1943 : « Je l’ai élevé comme un chiot depuis sa naissance mais je n’ai jamais vraiment réussi à le rendre propre » 2

Quand Louis XVI relève la marine française, les Anglais y perdent les 13 colonies d’Amérique. Avec Trafalgar, en 1805, l’ prend sa revanche et la France, condamnée à rester continentale, peine à sa remorque dans l’édification coloniale jusqu’en 1914. L’Empire allemand possède alors la deuxième flotte du monde, derrière la Royal Navy. Dans les années 1920-1930, l’Allemagne évincée, la France rétablit sa situation navale en revenant au 4e rang. L’agression sur Mers el-Kébir ne laisse qu’un semblant de suprématie à la flotte anglaise, vite dépassée par l’US Navy.

Pour justifier « cette décision odieuse la plus inhumaine », Churchill évoquera la nécessité d’un « choc psychologique » pour réveiller la torpeur des Anglais et pour montrer sa détermination à user de tous les moyens pour l’emporter. Rule, Britannia! Britannia, rule the waves! Si « la fin justifie les moyens », bel exemple de cynisme. En réalité, Churchill s’inscrit dans la lignée des dirigeants britanniques victimes du syndrome de la guerre éternelle qui fixe l’ennemi héréditaire depuis Crécy et Azincourt. Si, à court terme, la décision pouvait envoyer un signal de détermination à Hitler, il s’agit – dans la perspective du temps long – d’une appréciation erronée des rapports de force impériaux du second vingtième siècle.

Dernier avatar de la guerre éternelle de ces anciens géants devenus nains : le 4 mai 1982, deux pilotes argentins, sur Super-Étendard, coulaient le HMS Sheffield, tirant leur Exocet AM39, de fabrication française : 22 marins furent tués, 26 au moins blessés. Combats pour des poussières d’empire… Des techniciens français se trouvaient à Buenos Aires au moment des faits. On sait qu’ils n’y faisaient pas du tourisme.

Notes:

  1. Maguire Gloria Elizabeth, « Notre mal de tête commun » : Churchill, Roosevelt et De Gaulle. In: Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 42 N°4, Octobre-décembre 1995. Relations internationales ; XXe siècle. pp. 593-608, p.593 pour la citation.
  2. Maguire Gloria Elizabeth, « Notre mal de tête commun » : Churchill, Roosevelt et De Gaulle. In: Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 42 N°4, Octobre-décembre 1995. Relations internationales ; XXe siècle. pp. 593-608, p.593 pour la citation.

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