Editoriaux - 8 avril 2019

Corse : la dangereuse ambiguïté de la représentativité séparatiste

Il faut rendre hommage au chef de l’État pour sa résistance à la pression débridée des
séparatistes lors de son grand débat en Corse, le 4 avril. Mais, hélas, il n’a pas saisi cette occasion inespérée pour trancher, enfin, le nœud gordien de la représentativité réelle du séparatisme corse, tabou qui n’en finit pas d’empoisonner le climat politique général et les relations entre le pouvoir local et le pouvoir central.

Les séparatistes, autonomistes et indépendantistes confondus accusent ouvertement le
gouvernement de « déni de démocratie » », rien de moins, pour persister à leur refuser une « autonomie de plein droit et de plein exercice ». Voyons de plus près si cette gravissime accusation politique a un fondement. La légitimité démocratique ne se juge pas à des envolées lyriques d’estrade mais au décompte précis des voix dans les urnes électorales, indécrottablement têtues.

Celles qui ont porté les séparatistes au pouvoir local, le 10 décembre 2017, dans un scrutin ne concernant, d’ailleurs, que l’installation de la nouvelle collectivité unique, sont on ne peut plus éloquentes, pour peu que l’on daigne les analyser sans parti pris. Elles ont mesuré sans conteste la représentativité réelle du séparatisme corse. Le grand gagnant de l’épreuve fut l’absentéisme, qui remporta la majorité absolue avec 50,63 % du corps électoral (47,37 % d’abstentions et 3,26 % de bulletins blancs). À ce seul constat, le scrutin avait déjà perdu l’essentiel de sa signification politique. Apparemment élevé, le score séparatiste de 56,46 % des votants, facilité par la suicidaire désunion de l’opposition, est un trompe-l’œil auquel beaucoup se laissent prendre, y compris de candides lecteurs de Mérimée, épris de la farouche Colomba. En effet, le vote séparatiste ne représente que 26,18 % du corps électoral, soit seulement un insulaire sur quatre.

Ce verdict sans appel dénie ainsi aux séparatistes le droit de parler au nom d’un « peuple corse ». Il les prive également de tout mandat constituant, faute de l’onction populaire indispensable. Les choses étant ce qu’elles sont, et ne leur en déplaise, les séparatistes au pouvoir doivent se résigner, pour l’heure, à donner la priorité à la gestion de la Collectivité de Corse, que les électeurs leur ont légalement confiée. S’ils n’acceptent pas cette obligation démocratique, il ne leur est pas interdit de demander au gouvernement l’arbitrage du peuple souverain par référendum local. L’idée est dans l’air du temps et a, d’ailleurs, déjà été mise en œuvre en 2003. De son côté, le gouvernement ne doit pas s’interdire cette procédure en dernier ressort pour purger une fois pour toutes un abcès purulent.

Dans l’immédiat, les responsables politiques doivent prendre conscience que la persistance du flou représentatif recèle un retour à la violence. Des extrémistes en sommeil peuvent se sentir légitimement spoliés des fruits politiques d’un pseudo-triomphe électoral. Il importe donc que le gouvernement officialise le constat de la minorité du séparatisme, pérenne après un demi-siècle d’une brûlante agitation. La Corse peut et doit ainsi renoncer aux chimères institutionnelles pour s’inviter dans l’urgente et profonde réforme décentralisatrice du pays, la mieux à même de permettre le libre épanouissement des identités provinciales, dans la vitale unité nationale. Place, donc, au vivifiant principe de subsidiarité, loin de nous à jamais le spectre de Munich qui a hanté jusqu’ici la politique corse de tous les gouvernements et halte, enfin, à la litanie des expédients statutaires pour acheter une paix intérieure toujours fuyante et de plus en plus chère. On doit bannir la dernière fausse bonne idée en date « d’inscription de la Corse dans la Constitution ». De l’aveu même des indépendantistes, ce n’est qu’un cheval de Troie. De grâce, n’aggravons pas l’insularité géographique de la Corse par une insularité constitutionnelle. Bien plus grave, l’inéluctable contagion au plan national de cette idée funeste dévoierait notre Constitution en auberge espagnole.

La seule exception qui vaille, pour la Corse, est l’élaboration urgente d’un vrai « pacte solidaire de continuité territoriale », destiné à compenser dans tous les domaines les handicaps induits par son insularité.

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