Quand l’emploi de modernes valeurs se répand sur le bon peuple via la médiation des élites faiseuses de tendances, leurs vérités dominantes ruissellent en tièdes cascades vers la base subjuguée. Ainsi, une sorte de magie transforme les sigles en acronymes pour finir en mots vernaculaires. Comme le R.A.D.A.R. est devenu radar et le L.A.S.E.R. est devenu laser, A.M.A.P. est sur le point de subir cette géniale mutation. Nous parierons trois kopecks qu’elle soit bientôt adoubée par les académiciens immortels ; leurs épées de parade ne protégeant plus aucun temple lexical en s’adaptant à leur temps, en sacrifiant à l’air du temps, en s’élevant dans le vent.

Reprenons au début : AMAP se traduit en Aide au Maintien à l’Agriculture Paysanne. Jusque-là, pas de quoi casser trois pattes à un canard boiteux, fût-il grippé de virus asiates. Quels mal-pensants aux idées courtes oseraient s’opposer aux bénéfices des circuits courts, au bonheur dans le pré, au maintien sous perfusion de paysans pendus de dettes, au juste prix du bel effort ? Pourtant, une fois de plus, le vice ne réside pas dans l’idée mais dans ce que les Hommes en font.

Une expérience malheureuse ne tient pas lieu de loi mais il suffit de la vivre, ne serait-ce qu’une seule fois, pour que tout l’édifice s’ébranle et s’écroule. Alors, imaginez un rendez-vous discret au fond d’une impasse citadine où des bobo-girls à la mode de chez nous, des révolutionnaires fonctionnaires, des bourgeoises en serre-tête, des écologistes en cheveux gris et en seins affaissés pérorent d’un unanime plaisir, le temps de poireauter, en attendant la camionnette du forçat de la terre forcément en retard. Il y a comme une sorte de transgression chez celles qui sont initiées aux filières occultes. On s’est échangé le bon plan comme l’adresse d’un dealer. Le fond de l’air en est tout électrisé. Ça excite de faire partie du clan des initiées. Un lien secret relie les affranchies. C’est l’armée des ombres des nouvelles résistantes.

Arrive enfin le paysan à dreadlocks. Tout en crasse noblesse et sans aucune excuse. L’héroïque nécessiteux transporte sa production végétale dans un engin archaïque, rouillé, cabossé, pétaradant, tout fulminant de vapeurs de diesel… et toutes de se précipiter pour la main à la pâte, pour coopérer en sortant les cageots, pour peser sur la balance, comme autant de gamines jouant à la marchande, les lots équilibrés de légumes étranges. Pendant que les enfants jouent, l’agriculteur encore vert conte fleurette à une entreprenante plante à bonnet péruvien. Comme ça frétille d’un bonheur un peu sale. Comme la bienveillance dégouline en sirops bio de lieux communs. Comme ça jouit de se sentir un instant prolétaire dans un monde solidaire… Où étais-tu cet été ? En vacances chez les Dogons, en lodges climatisés… Moi, je sponsorise le paysan andin en café équitable… Ton foulard palestinien te va si bien au teint… Où donc as-tu déniché ce si beau poncho… de la vigogne ou du lama ? C’est bon pour la nature de cuisiner les légumes de saison ! Vive le vivre ensemble, le lien social, le faire-société ! Les cucurbitacées, la véritable panacée ! Qu’est-ce donc que ce truc qui ne ressemble à rien ? Cinq kilos de navets ! Comment les accommoder ? Les enfants feront la gueule, ils devront s’y plier ! Savez-vous faire des conserves de tout cet excédent ?

L’ombrageux chaman nous dit : « Ces légumes de saison doivent êtres cuisinés en respectant les règles, avec beaucoup de précautions, le savoir des anciens… Allez voir sur Internet pour découvrir les recettes ! » Sans doute ai-je mal écouté les recommandations du sage. Nous, ce soir-là, on a bouffé des patidoux d’une amertume du diable, cuisinés à l’arrache et ouverts comme des crabes. À peine prédigérés, ils nous ont refilé une courante démente avec, en prime, des hallucinations stupéfiantes dans une nuit transpirante. On ne m’y reprendra plus.

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