Après le décès de Constant Engels, il y a un peu plus d’un mois, ils ne sont donc plus que six, les derniers des 1.038 Compagnons de la Libération, cet ordre institué par de Gaulle en 1940 à Brazzaville. En effet, l’ordre de la Libération et l’Élysée ont annoncé, vendredi, le décès, à 98 ans, de . Le Président a salué sa mémoire et exprimé “la gratitude de la nation pour ses actes d’héroïsme”.

Et l’on ne peut être que sidéré, comme toujours face à un tel destin, devant ce parcours exceptionnel qui nous en apprend toujours beaucoup sur une très grande qui mériterait d’être mieux connue.

Dans cet Ordre en voie d’extinction, Claude Raoul-Duval occupait aussi une place singulière car il était le dernier représentant des Forces aériennes françaises libres. Aviateur de la France libre… Comment devient-on aviateur de la France libre ? D’abord, par un refus, celui de l’armistice décidé par Pétain le 17 juin 1940. Le 22 juin, le jeune sous-officier de l’armée de l’air, repliée à Bordeaux, est à Londres, après avoir embarqué avec un ami sur le Nettie, un navire hollandais, juste avant l’arrivée des Allemands en Gironde. On pense à Romain Gary, lui aussi aviateur profondément patriote cherchant à gagner Londres depuis Bordeaux, comme il le raconte dans La Promesse de l’aube.

Ils achèvent leur formation de pilote tout en assistant à la bataille d’Angleterre. En mai 1941, Raoul-Duval est envoyé au Moyen-Orient, où il recroisera, d’ailleurs, l’écrivain. Le Président Macron a rappelé ces débuts difficiles avec du matériel peu opérationnel face à une Luftwaffe redoutable. En octobre 1942, Claude Raoul-Duval retourne en Angleterre, sous les ordres du commandant Mouchotte. Il apprend à piloter un Spitfire et est intégré à la Royal Air Force.

Désormais, il mène des incursions sur le sol français. Mais les pertes sont énormes, les pilotes meurent souvent brûlés vifs dans leur cockpit. Pilote de la France libre, c’était cela. Et Romain Gary rappellera souvent, pour expliquer son incapacité à écrire un livre d’hommage à ses camarades, cette culpabilité de survivant au milieu de tant de vies sacrifiées.

Le 17 avril 1943, son Spitfire est abattu au-dessus de la Normandie. Blessé aux jambes, il parvient par miracle à échapper aux flammes et aux Allemands. Secouru par un réseau de Résistance, il se cache à chez son père. L’aventure de la liberté au service de la France se poursuit par un voyage rocambolesque à travers la France et l’Espagne, jusqu’à Gibraltar.

Revenu en Angleterre, il reprend le combat. Mais, désormais, les missions s’aventurent jusqu’au cœur de l’Allemagne, pour larguer des bombes de 250 kilos en déjouant la DCA. Les pertes sont, là aussi, considérables. Le 6 juin 1944, Claude Raoul-Duval participe au Débarquement. Son avion est touché, le 10 juin, mais il parvient à se poser dans la zone libérée et à regagner l’Angleterre. Au total, il a accompli 160 missions, totalisant 220 heures de vol de guerre.

Après la guerre, il fera une carrière dans l’industrie et dans la banque, essentiellement à l’étranger.

En 1978, il avait publié Ciel de sable (qu’il serait bon de rééditer), un témoignage précieux sur ces aviateurs de la France libre et ses missions en Libye. Romain Gary en avait écrit la préface et livrait cette réflexion sur ces profils atypiques :

Ils venaient un à un, individuellement — et je souligne ce mot, car c’est peut-être ce qui caractérisait le plus fortement ces hommes libres. […] Il est difficile de comprendre aujourd’hui ce que signifiaient, en 1940-1941, les mots “Français libres”, en termes de déchirement, de rupture et de fidélité.

En effet, il y a quelque chose de mystérieux dans ce qui a poussé, au milieu de millions de Français fatalistes, un jeune Juif russe fraîchement naturalisé français et le grand bourgeois protestant aux allures aristocratiques Claude Raoul-Duval à rejoindre, avec une poignée d’autres, un général catholique et plutôt monarchiste condamné à mort par l’État français…

Peut-être est-il finalement plus facile de le comprendre en 2018 qu’en 1978.

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