Cinéma - Culture - Editoriaux - 20 décembre 2019

Cinéma : Seules les bêtes, de Dominik Moll

Peu de réalisateurs français peuvent aujourd’hui revendiquer un style inimitable et reconnaissable entre tous. Lorsque démarre la première séquence de Seules les bêtes, dernier film en date de Dominik Moll, le spectateur retrouve d’emblée la patte du cinéaste qui fit jadis son succès : une caméra posée, des plans larges mettant en valeur la gestuelle des comédiens, ainsi qu’un rythme lent, pour ne pas dire stagnant, croupissant, laissant planer un malaise indicible, celui de l’inquiétante étrangeté.

Après Harry, un ami qui vous veut du bien, Lemming ou encore Le Moine, Dominik Moll revient en forme pour un nouveau thriller qui prend pour cadre les terres enneigées du Causse comme la chaleur étouffante de Côte d’Ivoire. Deux univers bien distincts reliés entre eux par un sordide fait divers qui doit autant aux hasards (troublants) qu’aux pièges d’Internet et de la mondialisation.

Le film dévoile les dessous d’une banale affaire de disparition en Lozère à travers le prisme bien français de quatre protagonistes concernés à différents degrés. À la manière de Rashōmon, d’Akira Kurosawa, le récit nous est donc raconté quatre fois sous un angle différent jusqu’à nous donner, in fine, une vision globale à peu près cohérente de ce qui s’est réellement passé. Mais à mesure que progresse la narration, que tombent une à une les pistes auxquelles nous nous rattachions à la faveur d’une vulgaire affaire d’escroquerie pilotée à partir d’Abidjan via Internet, certaines coïncidences prennent alors une dimension surnaturelle au point de mettre à mal la seule explication rationnelle qui nous permettrait, en définitive, d’emboîter ensemble toutes les pièces du puzzle.

Parfois, nous dit le film, la logique cartésienne est moins crédible que l’explication surnaturelle. Parce que Dominik Moll nous ouvre à chaque film des perspectives inattendues, quitte à nous faire côtoyer ici le fantastique, son cinéma est un plaisir sans cesse renouvelé. Nombre de spectateurs critiqueront le simplisme du « Tout est lié » qui fait office de propos général à la fin du récit et semble justifier avec une même candeur la cohabitation à l’écran des deux continents dissemblables que sont l’Europe et l’Afrique. Des civilisations qui, en vérité, n’ont pas grand-chose à se dire sur le plan culturel, n’en déplaise à nos élites… Ces spectateurs n’auront pas tort dans la mesure où cette réflexion holiste n’a rien de révolutionnaire et où l’idéologie universaliste du « citoyen du monde » – qui est le dévoiement logique depuis les Lumières de l’humanisme de la Renaissance – commence sérieusement à taper sur les nerfs des peuples occidentaux. Une autre partie du public, malgré tout, saura avec délice se prêter au jeu de pistes et d’interprétations proposé par Dominik Moll.

3 étoiles sur 5

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