Les salles de cinéma enfin rouvertes, nous avons décidé, aujourd’hui, de célébrer la chose par la recension d’un film historique de la talentueuse Agnieszka Holland, réalisatrice du Jardin secret (1993) et de Rimbaud Verlaine (1995). Son dernier long-métrage, L’Ombre de Staline, relate les mérites de Gareth Jones, journaliste gallois rendu célèbre pour une interview d’Adolf Hitler en 1933, ayant désormais à cœur de se rendre en URSS afin d’interviewer et éclairer ses lecteurs sur l’explosion industrielle du régime soviétique.

Loin de voir exaucer sa demande, Gareth Jones, incarné à l’écran par James Norton, se heurte, sur place, à la mauvaise volonté des uns et des autres. Confiné à Moscou, village Potemkine par excellence, le journaliste s’inquiète de la disparition de son contact en Russie, découvre effaré la complaisance de ses confrères anglo-saxons envers le régime stalinien et n’a d’autre choix, pour poursuivre son enquête, que de braver les interdits en se rendant incognito dans le sud, en Ukraine, dont on lui vante tant les richesses. Lesquelles expliqueraient le bond économique que connaît l’URSS depuis une dizaine d’années…

Contre toute attente, Jones n’y voit aucun champ de blé, aucun bâtiment industriel, aucune usine, mais fait face à des étendues de neige à perte de vue, parsemées de villages plus pauvres les uns que les autres où les populations n’ont parfois pour seul moyen de subsistance que les cadavres de leurs proches. L’Holodomor, comme le désignent à présent les historiens, cette extermination de la paysannerie par la collectivisation et par la famine, en l’espace de deux ans seulement, aura coûté la vie à près de 4 millions d’Ukrainiens (et 7 millions de Soviétiques au total).

Quand Gareth Jones tente d’informer l’opinion publique, tout le monde lui tombe dessus. Lloyd George le lâche pour éviter l’incident diplomatique et le journaliste au New York Times Walter Duranty, prix Pulitzer de l’année 1932 pour ses reportages sur l’Union soviétique, l’attaque dans la presse, le traite de menteur et conteste la réalité d’une famine en Ukraine. Comme quoi la presse de propagande et son déni du réel ne datent pas d’aujourd’hui en Occident… Déjà, avant son départ pour l’URSS, Gareth Jones se heurta aux rires incrédules des politiques lorsqu’il tenta de les alerter sur les sombres desseins de l’Allemagne concernant les pays d’ de l’Est. Personne ne le prit en sérieux. Seul contre tous, désormais, le journaliste devra payer le prix fort pour ses nouvelles révélations.

Avec des dialogues ciselés et un casting de choix – mention spéciale à Peter Sarsgaard dans le rôle de Duranty –, Agnieszka Holland achève de démystifier un régime communiste dont le cinéma a souvent souligné le caractère totalitaire à partir des années 50 jusqu’à sa chute, mais sans jamais vraiment attaquer les années d’avant-guerre. Le résultat est largement convaincant, en dépit peut-être – et c’est regrettable, compte tenu du sujet – d’une partie plus faiblarde sur les pérégrinations de Gareth Jones en Ukraine.

4 étoiles sur 5

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