Cinéma - Culture - Editoriaux - Histoire - 8 octobre 2019

Cinéma : le retour en grande pompe de Downton Abbey

On les attendait depuis presque quatre ans, ils sont tous là. Lord et Lady Grantham, propriétaires des lieux, leurs filles Lady Mary et Lady Edith, Lady Violet, inoxydable comtesse douairière à la repartie cinglante et habile, et Tom Branson, chauffeur socialiste et ancien révolutionnaire irlandais passé de l’autre côté de la barrière après avoir épousé la benjamine de la famille.

Leurs domestiques également ont répondu à l’appel : le couple Bates, qui semble avoir vécu, dans la série, tous les malheurs possibles et imaginables, Thomas l’intrigant, la cuisinière Mrs. Patmore et son aide Daisy, sans oublier le couple Carson qui orchestre le quotidien des valets et dont l’époux, redevenu majordome à l’occasion du film, se montre souvent plus royaliste que le roi.

Envisagée dès sa troisième saison (le feuilleton en compte six), la transposition sur grand écran de Downton Abbey aura finalement vu le jour sous la direction du cinéaste Michael Engler, qui avait déjà officié sur plusieurs épisodes. Julian Fellowes, le scénariste à l’origine de la saga, a eu la lourde tâche d’écrire un film de deux heures composé d’une vingtaine de personnages dont aucun, véritablement, n’est privilégié par rapport aux autres. Une recette qui fit le succès de la série mais qui risque, sans doute, de perdre une partie des spectateurs non initiés.

Fellowes en est parfaitement conscient, et c’est pourquoi il a choisi d’articuler son intrigue autour d’un événement unique et précis, à savoir la visite à Downton du couple royal. L’occasion, pour la comtesse douairière (Maggie Smith, irrésistible), de régler de vieux comptes avec une cousine éloignée qui refuse de léguer, après sa mort, son domaine à Lord Grantham.

Les sous-intrigues ne manquent pas, vont de la tentative d’attentat contre le roi par l’IRA à la révolte des domestiques de Downton, mis injustement à l’écart des préparatifs et décidés à sauver l’honneur du domaine.

Dans la parfaite lignée du feuilleton, le film joue habilement entre le drame et l’humour, soigne ses dialogues, réserve à chaque personnage son moment de gloire et instille par petites touches quelques idées qui ne plairont pas aux esprits sectaires et ignorants, saoulés depuis deux cents ans de républicanisme béat. Lady Violet et le majordome Carson se chargeaient ponctuellement, dans le feuilleton, de plaider pour le système monarchique ; dans le film, c’est le personnage d’Anna qui endosse la responsabilité lorsque Lady Mary lui fait part de ses doutes quant à l’avenir du domaine et, par extension, de la monarchie. En fin de compte, rassérénée par les propos de sa femme de chambre, puis par ceux de sa grand-mère, Lady Mary assumera le flambeau, décidée à le transmettre le jour venu à son fils George, futur Lord Grantham.

En refusant la lutte des classes telle que s’en nourrissent de façon malsaine les régimes républicains, Downton Abbey promeut efficacement l’unité du corps social en défendant le système d’interdépendance qui lie les maîtres à leurs valets. Le scénariste loue, de surcroît, la structure familiale sur laquelle repose le pouvoir, assurant par le principe héréditaire la continuité politique dont a besoin la nation. Ce que Charles Maurras et l’école d’Action française ont parfois eu du mal à faire comprendre aux esprits de leur temps, la saga de Julian Fellowes l’exprime avec clarté et justesse, d’autant que son propos s’incarne dans des personnages, avec l’identification que cela suppose de la part du spectateur.

Enfin, parce qu’il est préférable de comprendre les vieux systèmes que de les condamner bêtement, comme le font trop souvent nos contemporains, Downton Abbey nous offre matière à réflexion. Nous serions bien aise, dans le débat public français ou dans nos productions culturelles, d’avoir la possibilité de tenir le même genre de discours.

4 étoiles sur 5

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