Rideau pour Downton Abbey

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Diffusé sur ITV1 depuis septembre 2010, le feuilleton préféré des Britanniques vient tout juste de sortir sa sixième et ultime saison en DVD, l’occasion alors de revenir brièvement sur le phénomène Downton Abbey.

Inspiré du célèbre soap opera des années 70 Maîtres et Valets (Upstairs, Downstairs en version originale) et de Gosford Park dont il était le scénariste, le créateur Julian Fellowes en reprend l’idée générale : à savoir le quotidien d’une famille d’aristocrates anglais et de leurs nombreux domestiques, dans un magnifique château du Hampshire. L’intérêt de la série résidant, bien sûr, dans l’interaction des deux classes sociales.

Plus encore, son thème principal est l’adaptation au changement, le passage de l’Ancien Monde au Nouveau ; ou comment la société traditionnelle, séculaire, est sommée en quelques décennies seulement par les libéraux et leurs héritiers socialistes – tel le chauffeur Branson – de se coucher devant la modernité et la sacro-sainte religion du progrès. Idéologie selon laquelle le progrès sociétal (voulu « moral ») doit indubitablement accompagner le progrès technique, avec tout ce que cela suppose de dédain à l’égard du passé.

Ainsi, Downton Abbey se veut la restitution télévisée d’une époque sur le déclin. Une époque charnière en termes d’évolutions techniques mais qui, pour autant, n’a pas encore totalement succombé aux assauts du libéralisme et à sa philosophie de l’individu.

Car ici, c’est la société qui prime, qui encadre et restreint les ambitions personnelles. Chacun doit se plier à l’ordre des choses et accepter de faire partie d’un ensemble plus vaste.

Comme nous le rappelle le générique de début, chaque élément occupe une place particulière, symbolique, et doit être ritualisé. De là, les cinq ou six cuillers et fourchettes associées à tel ou tel mets. Le rituel importe davantage que la finalité.

On se souvient, à propos d’un dîner improvisé, de ce dialogue fameux entre le majordome Carson et la gouvernante :
“Où est le style, Mrs. Hugues, où est la parade ?
– Les gens en ont peut-être assez du style et de la parade.
– Si vous êtes fatiguée du style, vous êtes fatiguée de la vie.”

Parce qu’il comprend qu’il n’y a de valeur que dans la permanence des choses, qu’il a conscience du caractère éphémère de l’existence humaine, et que seule subsiste la tradition, Carson refuse net l’arrogance des progressistes qui revient à soumettre le passé au présent, à chambouler des coutumes qui les dépassent en fonction de leurs caprices personnels. Comme le dit Finkielkraut, “la culture, c’est l’art de faire société avec les morts”. Autrement dit, il en va du lien et du dialogue entre les générations. Ou, pour reprendre une réplique de Lord Grantham à propos de son domaine : “Je suis un gardien, pas un propriétaire.”

Comprendre par là que le grand conflit de la modernité est celui qui oppose ceux par qui tout commence – éternels adolescents bouffis d’orgueil – et ceux qui se posent humblement en tant qu’héritiers, simples maillons d’une chaîne incassable.

C’est en cela que Downton Abbey est une série engagée et fédératrice : elle confirme l’attachement du peuple anglais pour sa royauté, promeut l’enracinement et le don de soi, et invite à la méfiance à l’égard des bourgeois, notables et médias, depuis toujours ennemis de la monarchie, nourris à la mythologie méritocratique et à l’esprit libéral de compétition.

Julian Fellowes, lui, assume sa position et affirme que oui, l’Angleterre est indissociable de sa monarchie. Oui, la famille Crawley fait vivre des centaines de gens aux alentours, et ceux-là leur en savent gré.

Bref, à mille lieues du politiquement correct fielleux et ignare de 80 % des séries télévisées.

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