Depuis quelques années, la carrière de Martin Scorsese est en dents de scie. Après plusieurs films décevants dans les années 2000-2010, le réalisateur phare du Nouvel Hollywood nous a sorti l’excellent Silence, en 2016, avant de retomber bien bas avec The Irishman, film de gangsters soporifique au possible dont le mauvais goût allait jusqu’à faire rajeunir numériquement Robert De Niro pour un rendu final complètement raté – on ne voyait plus que ça à l’écran.

Malgré cet échec, le projet d’adaptation de Killers of the Flower Moon, roman de David Grann publié en 2017, nous a emballé dès le départ. Déjà parce qu’il réunit pour la première fois sous sa caméra les deux acteurs fétiches de Scorsese : Robert De Niro (neuf films en commun) et Leonardo DiCaprio (cinq films) ; ensuite, parce que ce long-métrage au budget record – le plus cher de sa carrière – allait permettre au cinéaste de 80 ans de s’essayer enfin au western.

Le récit se déroule dans les années 1920, en Oklahoma. La tribu amérindienne Osage vit de sa rente pétrolière depuis qu’elle a découvert, à la fin du XIXe siècle, la richesse de ses sols. Dès lors, des familles locales se sont enrichies du jour au lendemain et de nouvelles villes sont apparues, attirant la convoitise des investisseurs. Concrètement, les Osage vivent de la location de leurs gisements de pétrole à des promoteurs américains, lesquels comprennent instinctivement l’intérêt financier qu’il y aurait à séduire et à épouser les femmes amérindiennes : rafler leurs terres en héritage, et la rente pétrolière qui va avec…

Ernest Burkhart, vétéran de guerre roublard et mal dégrossi, accepte, sur les conseils de son oncle William Hale, de courtiser Mollie, une jeune femme Osage issue d’une riche famille. Peu à peu, avec la complicité plus ou moins active d’Ernest, Hale se débarrasse des sœurs de Mollie et de tous ceux dont la mort serait susceptible de faire gonfler, à terme, l’héritage du neveu, et le sien par conséquent… C’est sans compter sur l’arrivée du FBI, fraîchement créé par J. Edgar Hoover, bien déterminé à élucider cette série de décès pour le moins suspects…

Tiré de faits réels, l’une des premières affaires criminelles traitées par le « Bureau », Killers of the Flower Moon fera évidemment le jeu, aux États-Unis, de ceux qui prospèrent sur la haine des Blancs, rendus coupables de tous les maux de la Terre.

Mais si l’on s’en tient uniquement au récit que nous dresse Martin Scorsese, force est de constater que ce film est une réussite totale. Inspirée, sa mise en scène renonce à tout effet ostentatoire (une tendance nette depuis Silence) ; les enjeux sont forts, prennent le temps de s’installer ; l’écriture fait preuve d’ironie mordante (notamment dans la dernière heure) et les acteurs sont au diapason.

Lily Gladstone, dans le rôle de Mollie, crève l’écran à chaque apparition, et le tandem que forment Robert De Niro et Leonardo DiCaprio nous offre des scènes magnifiques, en particulier les passages où l’oncle – d’une perversité rare – manipule son neveu pour le convaincre de le couvrir. DiCaprio livre, à ce propos, une composition inattendue de petit voyou bas de plafond, cupide, foncièrement lâche et pas très finaud ; là où De Niro, sous des dehors de notable paternaliste et respectable, excelle une fois de plus dans un rôle de quasi-gangster machiavélique.

L’intelligence de Scorsese est d’avoir su mettre au centre du récit non pas l’enquête policière mais, plus modestement, la relation complexe qui lie Ernest et Mollie, cet homme pathétique qui aimait son épouse au moins autant que l’argent mais qui ne savait rien refuser à son oncle…

Une véritable tragédie grecque à voir et à revoir, les 3 heures 30 passent à toute allure.

4 étoiles sur 5

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27 octobre 2023 à 12:38

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6 commentaires

  1. Excellent film
    On ne voit pas les 3h30 passer
    Excellents acteurs.
    Et rien de sanguinolent comme le croit quelqu’un plus bas

  2. Contrairement à celles de Libé ou des Inrocks (je rigole !), j’ai une grande confiance dans les critiques de P.M.. Cela dit, il y a un problème récurrent : quand on a vu la bande-annonce, on se demande si ça vaut encore la peine d’aller voir le film…

  3. Les acteurs excellents, scenario manichéen bien dans l’air du temps. Les gentils indiens et les méchants blancs. Qu’on rende l’Oklahoma aux Osage, l’Algérie aux Pieds noirs, la Palestine aux etc. 3h30, interminable : prévoyez de vous absenter une heure au milieu pour aller au resto.

  4. Excellent film, acteurs excellents, scénario impeccable, une illustration en filigrane de la mentalité prédatrice et assassine du blanc à l’égard de l’autochtone. A voir.

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