Cinéma - Culture - Editoriaux - Histoire - 15 novembre 2019

Cinéma : J’accuse, de Roman Polanski

Il fallait s’y attendre. Condamné en 1977 pour viol sur mineur, et touché depuis par plusieurs affaires similaires, Roman a fait preuve d’une rare naïveté en croyant pouvoir se permettre, aujourd’hui, un film sur la condamnation injuste d’un innocent. Il était évidemment à prévoir que la pilule ne passerait pas et que les militantes féministes lui tomberaient dessus… Mais qu’importe la polémique actuelle, parlons plutôt du film.

Reprenant le titre du célèbre article d’Émile Zola, le dernier Polanski, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’aborde pas l’angle médiatique de l’affaire Dreyfus, ni même celui du principal intéressé, mais celui du lieutenant-colonel Georges Picquart, promu chef, en juillet 1895, de la Section des statistiques, le service chargé du contre-espionnage français.

À ce moment-là, Alfred Dreyfus était déporté depuis trois mois déjà sur l’île du Diable, en Guyane, pour avoir communiqué des documents militaires confidentiels au colonel allemand Maximilaen von Schwartzkoppen. Il faut savoir qu’à l’époque des faits, la France, encore traumatisée par la défaite de 1870, préparait sa revanche contre l’Allemagne lorsque l’armée dut faire face à trois ou quatre affaires d’espionnage consécutives, un éclaircissement qu’aurait pu apporter Polanski pour contextualiser au mieux son récit. La dernière d’entre elles, celle qui vit Dreyfus injustement condamné en décembre 1894 par un conseil de guerre, déchaîna ainsi toutes les passions.

Issu d’une famille alsacienne et israélite, le polytechnicien et artilleur Alfred Dreyfus, affecté à l’état-major des armées, était le coupable idéal. Non pas tant en raison de sa confession religieuse, comme semble le croire Polanski – qui oublie que le judaïsme de Dreyfus ne l’a jamais empêché de prendre du galon –, qu’en raison de sa capacité à accéder aux documents secrets. Un coupable idéal, enfin, dans la mesure où l’Alsace-Lorraine, fraîchement conquise par l’Allemagne, était plus susceptible que d’autres régions de France de fournir à l’ennemi des agents doubles. Polanski oublie d’ailleurs de préciser, à ce propos, que le propre frère d’Alfred Dreyfus, Jacques, avait fait le choix de la nationalité allemande…
Lorsqu’il accède à ses nouvelles fonctions après le premier procès, le lieutenant-colonel Picquart ne doute aucunement de la culpabilité de Dreyfus. D’un antisémitisme « ordinaire », rien ne le motive particulièrement à rouvrir ce dossier clos. Pourtant, la réception, en mars 1896, d’un nouveau document volé dans les poubelles de l’ambassade d’Allemagne, le « petit bleu » adressé à un certain commandant Esterhazy, le pousse à enquêter sur ce nouveau personnage. Après avoir constaté, par hasard, des similitudes d’écriture entre les textes d’Esterhazy et le fameux bordereau qui permit de faire condamner Dreyfus quelques mois plus tôt, Picquart acquiert la certitude d’une erreur judiciaire et tente d’alerter sa hiérarchie qui, affolée à l’idée d’un scandale médiatique, le met aussitôt sur la touche et le balade d’un bout à l’autre du territoire, jusqu’en Tunisie (!), afin de l’empêcher de poursuivre son enquête. Ce sera sans compter l’obstination du lieutenant-colonel, prêt à aller jusqu’au bout pour défendre l’honneur d’un innocent.

Résolument dépassionné, évitant sciemment tout lyrisme, le film de Roman Polanski captive d’un bout à l’autre du récit et fait preuve, comme à l’accoutumée, d’un sens du cadre peu commun. Dans le rôle de Picquart, Jean Dujardin apporte son intelligence froide et détachée tandis que Louis Garrel, peu présent à l’écran, ne révèle que l’essentiel de l’état d’esprit de Dreyfus.

4 étoiles sur 5

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