Editoriaux - International - 17 septembre 2019

Arméniens du Haut-Karabagh : quel jeu joue la France ?

Entre protections des chrétiens d'Orient et intérêts économiques

L’Azerbaïdjan a violé le cessez-le-feu au Haut-Karabagh, la semaine dernière, plus de 95 fois, au moment même où ce dernier était visité par une délégation de parlementaires français. Le Haut-Karabagh, ou Artsakh, est une région qui a déclaré son indépendance de la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan en 1991. Petit pays enchâssé dans le sud du Caucase et peuplé essentiellement d’Arméniens chrétiens, la République d’Artsakh est reconnue de fait par l’Arménie mais revendiquée par l’Azerbaïdjan, qui est peuplé essentiellement de musulmans chiites. 30.000 personnes sont mortes dans ce conflit depuis la chute de l’URSS.

Les relations entre Arméniens et Français sont plus que fraternelles, comme l’a souligné le Président Macron, le 5 février dernier, lors du dîner du CCAF . Il a rappelé que « l’histoire des Arméniens de France, c’est une histoire française, et […] que le génocide arménien appartient à notre mémoire, et doit être commémoré par notre République ».

Lors de ce repas, il a même souligné que la protection des chrétiens d’Orient est un combat qui « est au cœur […] de la responsabilité de la France dans la région ». Il a promis : « Nous ne fournissons donc pas, et nous ne fournirons pas, d’armes et de munitions susceptibles d’être utilisées dans des opérations armées au Haut-Karabagh. » Le blason de la France semble redoré et nous revoilà protecteurs des chrétiens d’Orient comme à la belle époque de Saint Louis.

La réalité, en revanche, est beaucoup moins glorieuse. Récemment, plusieurs localités françaises se sont vues interdire leurs jumelages avec des localités arméniennes de l’Artsakh. Emmanuel Macron ne veut plus de ces jumelages, prétextant que la France ne reconnaît pas la République de l’Artsakh et ne peut donc permettre des jumelages avec des localités d’une République qu’elle ne reconnaît pas. À la demande du ministère de l’Intérieur, les tribunaux administratifs ont été saisis par des préfets pour bloquer les chartes d’amitié envisagées par Valence, Bourg-lès-Valence, Bourg-de-Péage et Arnouville.

La décision est d’autant plus surprenante que l’État n’empêche pas le jumelage d’autres villes françaises avec des villes qui dépendent d’entités politiques non reconnues par l’État. Visiblement, chanter l’amour de l’Arménie convient aux dîners de gala parisiens mais ne doit surtout pas se décliner dans la réalité politique exprimée par des maires français démocratiquement élus.

Ce qui se trame, en réalité, est la volonté du complexe militaro-industriel français de s’attaquer au marché de la défense azéri, beaucoup plus important que celui de l’Arménie. En effet, en 2018, déjà, de grandes entreprises d’armement françaises comme MBDA, Naval Group, Nexter ou Thales ont établi des contacts avec les forces armées azerbaïdjanaises, notamment à l’occasion du Salon international de l’industrie de la défense ADEX à Bakou où elles étaient présentes. En juin dernier, un représentant du ministère de la Défense azerbaïdjanais a poursuivi les discussions au Salon du Bourget, en France, et plusieurs grosses négociations sont en cours, notamment pour la vente de missiles, de radars et de patrouilleurs à Bakou. En vendant des armes à l’Azerbaïdjan qui pourrait s’en servir contre les Arméniens, la France violerait l’embargo imposé par l’OSCE et le groupe de Minsk dont la France est… coprésidente.

Alors, de deux choses l’une : soit Macron ne se sent pas tenu par ses engagements, soit il ne sait pas tenir le complexe militaro-industriel français qui fait a priori ce qui lui plaît. Le Président Macron nous a parlé, récemment, à plusieurs reprises, de « l’État profond » français, doit-on en conclure que le vrai pouvoir ne réside pas entre les mains du président de la République ? En tout état de cause, il est temps qu’il reprenne vite les rênes sur le sujet. Le conflit dans l’Artsakh peut s’intensifier à tout moment et ça serait une disgrâce terrible pour la France que de trahir nos frères arméniens.

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