Comment peut-on encore être gilet jaune ? Avec l’entretien qu’ a accordé au Figaro vendredi, et surtout l’agression dont il a été victime samedi, le gouvernement pensait tenir la caution imparable.

Mais l’affaire de l’agression verbale antisémite a été un révélateur à trois coups. D’abord, la présence ou l’infiltration dans le mouvement, notamment à , de certains éléments proches de Soral ou Dieudonné, voire de radicalisés islamistes. L’épisode des quenelles vues à Montmartre en décembre l’avait déjà attesté. Ensuite, le rejet qu’il suscite chez certains, à gauche, pour ses prises de position franches contre l’ : Thomas Guénolé et Yassine Bellatar, entre autres, ne sortent pas grandis de l’épisode. Mais, surtout, la surréaction des plus virulents adversaires des gilets jaunes, à commencer par le pouvoir, qui, d’Emmanuel à et Benjamin Griveaux, ont sauté sur l’occasion pour surjouer l’indignation, exploiter l’incident et discréditer à nouveau le mouvement tout en s’érigeant en hérauts de la lutte contre l’.

Car il y a bien eu surréaction, comme Alain Finkielkraut lui-même l’a souligné rapidement en revenant aux faits, au profil des agresseurs et en rappelant opportunément que les gilets jaunes auraient bien tort de s’en prendre au rare intellectuel les ayant soutenus. Il faut saluer l’honnêteté intellectuelle et la tenue de ces mises au point qui dévoilaient, du même coup, la malhonnêteté et l’excès de certaines indignations. Alain Finkielkraut nous a assez mis en garde contre les victimisations et certains aveuglements de la lutte contre l’ pour se laisser enrôler.

Dans l’interview qu’il avait donnée vendredi, où il critiquait l’évolution du mouvement des gilets jaunes par une « corruption médiatique », le philosophe dénonçait préventivement la récupération dont son agression a fait l’objet par le pouvoir :

“Là, l’occasion était belle de rapatrier l’antisémitisme et de dénoncer la résurgence d’une haine bien de chez nous. Mais ce n’est pas la faute des « gilets jaunes » si la France connaît aujourd’hui ce qu’Édouard Philippe a appelé une “alya intérieure”.”

Dans l’évolution de son jugement sur les gilets jaunes, Alain Finkielkraut a su garder le sens de la nuance et une forme de sympathie pour ce mouvement « salutaire ». Il a sans doute été trop loin dans la réhabilitation du pouvoir macronien que pouvait exprimer sa formule, reprise en titre : “L’arrogance a changé de camp.” Que certains gilets jaunes se soient montrés excessifs, violents, emportés par la colère, et l’ivresse de la médiatisation, c’est sans doute regrettable et parfois condamnable. Quant à l’humilité nouvelle du pouvoir qui ne jure plus que par l’écoute et le débat, mais dont tout voit bien qu’elle n’est qu’une opération de séduction visant à retourner l’opinion, elle ne constitue pas la fin de son arrogance mais le prélude à son retour. Entre les deux arrogances, il n’y a pas équivalence.

Et, en ce même dimanche 17 février qui marquait les trois mois du mouvement, un autre philosophe expliquait pourquoi dans Le Monde :

« [Mes parents] auraient été des “gilets jaunes”. […] La soupape a jailli d’un coup, c’est très difficile d’arrêter un peuple en colère. Je regrette que les “gilets jaunes” commencent à être déstabilisés par des casseurs, récupérés par des politiques, parce qu’il y a une générosité. La sincérité de leur discours doit être respectée. Mais le gouvernement est à des années-lumière de leur quotidien. Il a charge d’âmes auxquelles il ne comprend rien. C’est le combat de ceux qui souffrent dans leur quotidien et qui ont été blessés, humiliés. On n’a pas le droit de traiter les gens comme ça quand on dirige un pays.”

Les gilets jaunes, mais le pouvoir plus encore, devraient écouter davantage et Alain Finkielkraut et Pierre Perret.

En février 2019, il y a encore bien des raisons – et des façons – d’être gilet jaune.

18 février 2019

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