Le premier, qui y était chroniqueur hebdomadaire, a été renvoyé dans des conditions précipitées et choquantes. Contestant cette décision, il a choisi, pour défendre sa cause, l’excellent avocat Michel Laval.

Le second y débat, chaque dimanche soir, face à Luc Ferry dans l’émission « En toute franchise », d’Amélie Carrouër. Le 17 janvier, à plusieurs reprises, sans que Luc Ferry puisse l’interrompre, Daniel Cohn-Bendit a assimilé Donald Trump à Hitler.

Cette absurdité – on ne va pas le renvoyer pour cela ! – est révélatrice d’un triple dévoiement d’autant plus insupportable qu’il est le fait d’une personnalité bien en cour depuis des années, ayant table ouverte médiatique et influence politique, au plus haut niveau paraît-il.

D’abord d’une dégradation du langage. Puis d’une indécente banalisation historique de la part de quelqu’un donnant beaucoup de leçons sur ce plan. Enfin d’une dénaturation de la pensée. Pour résumer, il s’agit du propos d’un homme incapable d’ajuster son esprit et son verbe à la réalité qu’il dénonce, la réduction à Hitler étant la manifestation éclatante de la pauvreté de l’analyse. Si seulement ceci devait être reproché à Daniel Cohn-Bendit, on pourrait vite arrêter la discussion. Il n’est pas le seul à enfler les mots par paresse et facilité !

Mais depuis quelque temps, heureusement, l’indulgence n’est plus de mise. Grâce au livre lucide et intelligent de Vanessa Springora sur la complaisance honteusement octroyée par le milieu médiatique et littéraire à Gabriel Matzneff. Christian Giudicelli, parfois son compagnon asiatique pour le pire, est par ailleurs toujours membre du jury Renaudot.

Grâce au livre de Camille Kouchner, porte-voix de la douleur de son frère Victor et de la sienne propre en raison de l’inceste reproché à Olivier Duhamel – qu’il a qualifié lui-même « d’affreux » au début de ce mois. Même si la formule est ressassée, il y a une formidable libération de la parole. Caractérisée, notamment, par l’afflux de témoignages après la création de #MetooIncest.

La conséquence de ce dévoilement nous confronte aux journaux intimes de Matzneff où il s’affiche très fier de ses turpitudes asiatiques, notamment avec son ami Christian Giudicelli, toujours dans le jury Renaudot. Nous sommes également replongés dans ce passé éloigné qui jette plus que des ombres sur Daniel Cohn-Bendit et ses positions d’alors sur les jeunes enfants et la pédophilie. J’éprouve une forme de nausée face à certains propos de Daniel Cohn-Bendit en 1975 et le 23 avril 1982 lors de l’émission « Apostrophes » où, sous les rires – à la seule exception de Paul Guth autant moqué que l’avait été Denise Bombardier -, il proclame que « la sexualité d’un gosse, c’est absolument fantastique […] entre 4 et 6 ans, on se fait des papouilles […] quand une petite fille de cinq ans et demi commence à vous déshabiller, c’est fantastique, c’est un jeu absolument érotico-maniaque ».

En 1975, dans son livre Le Grand Bazar, il écrit « Il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais : “Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m’avez-vous choisi, moi, et pas d’autres gosses ?” Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même. » À chaque fois, des quotidiens – en particulier Le Monde et Libération – minimisaient, évoquaient le contexte et soulignaient que Daniel Cohn-Bendit n’avait jamais commis d’actes de pédophilie. Celui-ci, notamment en 2001, a admis que ce passé était honteux mais qu’il fallait tenir compte de l’époque.

Pour compléter ce tableau, on ne peut passer sous silence le communiqué de 1977 – Daniel Cohn-Bendit n’est pas signataire – qui a été signé avec « enthousiasme » par 77 personnalités, très peu dans cette mouvance ayant refusé, dont Marguerite Duras. Parmi les signataires, Jack Lang et Bernard Kouchner. Pour défendre judiciairement les auteurs d’atteintes sexuelles sur mineurs commis sur trois enfants de 13 à 14 ans, ce communiqué dénonçait au fond la criminalisation de la pédophilie.

C’est cette lassante apologie – toujours la même – que je voudrais discuter.

D’une part, nous avons le droit, aujourd’hui, de nous ériger en juges parce que ces pulsions scandaleusement libertaires, sans considération de l’enfance, sont heureusement étrangères à une majorité d’humains, de tout temps et nous serions prêts, par ailleurs, à valider contritions et repentances si ces graves pécheurs ne continuaient pas à tenir le haut du pavé.

D’autre part, quand Jack Lang, questionné avec pugnacité par Sonia Mabrouk – au point qu’il fait plus que s’énerver -, se contente d’invoquer une « connerie » pour le communiqué de 1977, il montre bien le tour de passe-passe qui consiste à déguiser une défaillance morale en erreur intellectuelle.

Cette référence paresseuse à l’esprit soixante-huitard constitue, en fait, un réquisitoire impitoyable contre cette période. Alors qu’à l’évidence on aurait pu sauver, en elle, des avancées dont on peut encore ressentir les bienfaits de nos jours. Je n’ai jamais compris cette argumentation qui, pour Daniel Cohn-Bendit et sans doute d’autres, croyait être convaincante quand elle renvoyait à un contexte, une atmosphère, un climat de laxisme, une vision de l’enfance qui aurait eu droit à une sexualité sans que l’adulte à son égard ait à radicalement s’abstenir.

Ressassement qui s’égare. Comme si, dans la vie de chacun, dans le passé comme aujourd’hui, quelles que soient les options philosophiques et politiques, il ne devait pas y avoir une frontière infranchissable préservant le caractère sacré de l’enfant et sa totale dépendance, donc son extrême faiblesse, face aux pulsions indignes d’adultes dévoyés. Le fait de savoir qu’il y a des êtres auxquels on ne touche pas ne dépend pas de la conjoncture mais d’une intangible et permanente éthique.

La tragédie d’alors, qui a des racines encore dans aujourd’hui malheureusement, est d’avoir laissé sombrer le caractère absolu de la morale dans le relativisme des mœurs.

Daniel Cohn-Bendit demeurera, malgré tout, à LCI, mais Alain Finkielkraut, avec lequel j’ai eu une seule divergence d’appréciation ciblée (voir Alain Finkielkraut débat-il trop ?), en a été immédiatement
chassé.

Cherchez l’erreur !

21 janvier 2021

BVoltaire.fr vous offre la possibilité de réagir à ses articles (excepté les brèves) sur une période de 5 jours. Toutefois, nous vous demandons de respecter certaines règles :

  • Pas de commentaires excessifs, inutiles ou hors-sujet (publicité ou autres).
  • Pas de commentaires insultants. La critique doit obéir aux règles de la courtoisie.
  • Pas de commentaires en majuscule.
  • L’utilisation excessive de ponctuations comme les points d’exclamation ou les points de suspension rendent la lecture difficile pour les autres utilisateurs, merci de ne pas en abuser !

Vous pouvez désormais commenter directement sur Boulevard Voltaire :

Pas encore de compte, inscrivez-vous gratuitement sur bvoltaire.fr

La possibilité d'ajouter de nouveaux commentaires a été désactivée.