Editoriaux - Politique - Réflexions - 16 janvier 2019

À propos de la lettre de Macron : télécommuniquer n’est pas communiquer !

En ce lundi 14 janvier, le Président Macron adresse (indirectement) sa lettre aux gilets jaunes qui secouent l’Hexagone depuis plus de deux mois. Le comble est que ce politique 2.0 ne comprenne rien à cette révolte 2.0.

L’élève de Paul Ricœur sait pourtant que le dialogue tord le bras à n’importe quelle attaque. Mais l’art de la souplesse lui est étranger. Le jeune Président multiplie, en effet, les maladresses et les aveux de faiblesse. Sa dernière bourde en date : “Beaucoup trop” de Français oublient le “sens de l’effort”, a-t-il déclaré, le 11 janvier. En suivant cette logique jusqu’à son extrême limite, seuls ceux qui s’adonnent au business (licite ou illicite) auraient droit au respect. Macron néantise clairement celui qui a un faible pouvoir d’achat. Alors, pourquoi instaurer un dialogue au demeurant impossible ?

“Laissez parler votre adversaire, quand il ne le fait qu’au nom de la raison, et ne le combattez qu’avec les armes de la raison”, recommandait Kant. Cependant, la France n’avait pas attendu l’avènement des Lumières pour se targuer d’être le pays de la liberté d’expression. Depuis l’ère des salons mondains, l’échange des idées coïncidait avec celui des arguments. C’était l’ère de l’éloquence. Le duel avait, alors, son contrepoids essentiel : la conversation, l’autre nom de la dialectique. Mais, à présent, les fractures sociales s’effacent au profit des fractures sociétales qui, elles, ont complété tragiquement les fractures culturelles (du vide qui remplit du vide). Dès lors, la dialectique s’étiole pour laisser place à la polémique. Et la vie sociale ne se traduit plus que par une existence virtuelle. Dans ces conditions, les émotions ont vocation à dicter leur loi aux idées pour que la réflexion se travestisse en obsessions.

Dans la société du spectacle, le « coup de gueule » est perçu tel un génial coup d’éclat. Seulement, tout est relatif dans l’ordre de la relativité des idées. N’importe quelle conviction se vaut, dès lors que l’on ne se met pas en faute vis-à-vis de la morale niaise et biaisée. La religion de l’homme est passée par là. Un credo s’est imposé : « Plus je me sens insulté, plus je dois être idolâtré. » Mais le culte de l’identité creuse sa propre tombe. La France des cages d’escalier et celle des beaux quartiers ne se croisent pas dans des rues de plus en plus sectorisées. Seule la rage a droit de cité : l’insulte reste anonyme afin que l’ego dégouline. S’exerce, ainsi, sur la Toile l’incontinence mentale. Parce que l’incommunicabilité des êtres est inhérente à l’effacement du Surmoi, cette frontière fondamentale entre le Ça et le Moi.

La France de Malebranche n’est plus d’actualité : “Personne ne peut sentir ma propre douleur ; tout homme peut voir la vérité que je contemple.” Le locuteur n’est plus un interlocuteur puisqu’il se plaît tant à jeter ses sentiments à la figure de son opposant. Il tient à errer dans une galerie de tabous (les mots) et de totems (les images). On atteint un paradoxe ultime : dans le monde des échanges permanents, les idées ne peuvent plus s’échanger. Pour autant, l’économique et le technologique n’échappent pas aux griffes anthropologiques : le cerveau moderne retourne naturellement à un état grégaire, voire primaire. Le tweet rageur frappe impunément dans la mesure où l’argument sensé (autrement dit angoissé) daigne s’écarter de son chemin.

Le langage a, définitivement, fait la peau à la langue. À l’évidence, les humanoïdes ne sont pas faits pour se parler.

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