[UNE PROF EN FRANCE] Les profs des derniers temps

Ces profs qui défendent pied à pied, sous les injures et les injustices, un bout de la culture française et européenne.
@Unsplash
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La semaine dernière, j'ai dîné avec un couple d'amis, tous deux agrégés, tous deux éminents hellénistes, tous deux humiliés dans leur fonction d'enseignant. Lui est dans un lycée de troisième zone et essaie de faire bonne figure devant des élèves qui le considèrent comme une cible pour leurs projectiles plus que comme un puits de science. Le jour de la rentrée, il a reçu sur la tempe une gomme lancée violemment. Il s'est écroulé. L'administration n'a rien fait. Ce n'est pas surprenant, mais ce qui l'est plus, c'est que le lendemain, mon ami a repris son poste comme si de rien n'était.

Une résignation à toute épreuve

Sa femme enseigne en collège où elle se démène pour apporter de la culture à de petits sauvageons indifférents, voire hostiles. Elle s'est fait agresser dans un couloir par un élève qui a essayé de l'étrangler. Réaction de l'administration : deux mois de repli dans un collège « qui tourne » pour se remettre sur pied, puis retour sur son poste. Et ça passe.

Je pensais que tout cela les aurait fait réagir. Absolument pas. Broyés par le système, infantilisés par une administration castratrice et sournoise, écrasés par une sorte de culpabilité acquise qui leur fait croire qu'ils sont responsables de tout ce qui arrive, ils sont d'une résignation à toute épreuve. Ils courbent l'échine, ils plient, se recroquevillent et se satisfont, orpailleurs du savoir, des miettes de reconnaissance et d'engagement qu'ils reçoivent parfois.

Alors, j'entends d'ici le prof-bashing qui va se répandre dans les commentaires... On récolte ce qu'on a semé, les professeurs n'ont que ce qu'ils méritent car ils ont contribué activement à l'effondrement idéologique de la société, ils déplorent les effets dont ils chérissent les causes, bla-bla-bla... Je n'entrerai pas dans ce débat, assez contestable quoique que partiellement fondé. Je regarderai plutôt les choses sous un autre angle, à partir de l'expérience humaine de mes amis.

Qui n'est pas un esclave, aujourd'hui ?

Qui se révolte contre ceux qui, par incompétence autant que félonie, nous étranglent et nous écrasent ? Un nouveau Poujade s'est-il levé ? Cessons-nous de consentir ?

Nous nous laissons tondre, docilement, moutons à la laine si convoitée, en bêlant rageusement sur X ou sur n'importe quel réseau numérique, mais en nous agrippant désespérément, dans le même temps, aux quelques biens matériels et symboliques qu'ils ont l'intelligence de nous laisser.

On pose facilement un regard méprisant sur ces professeurs qui se laissent humilier, alors qu'ils engagent leur intégrité physique et morale dans cette affaire. Mais quel regard Clovis, Jeanne, Rodrigue ou Cyrano porteraient-ils sur nous ? Moi, j'ai l'impression d'être une Roumaine de 1987, et j'ai aussi honte de ma propre lâcheté que je suis agacée par la jactance de ceux qui pérorent sur les réseaux ou sur les plateaux en faisant de grandes phrases, sans rien poser, concrètement, dans le réel.

Retourner au front envers et contre tout

Et, finalement, j'admire mes deux amis, pour le courage qu'ils ont, chaque matin, de retourner au front, envers et contre tout, avec la seule ambition de « tenir » et de transmette quelque chose à quelques-uns. Quand on pense aux poilus dans les tranchées, on ne se demande pas si certains n'avaient pas « mal voté » aux élections précédentes et si les poux et la boue n'étaient pas une punition méritée... On compatit et on a de la gratitude envers ceux qui ont payé de leur personne en essayant de défendre un bout de quelque chose, quoi que ce soit. Mes amis défendent pied à pied, sous les injures et les injustices, un bout de la culture française et européenne. Grâce leur soit rendue, au-delà de tout jugement politique péremptoire.

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Virginie Fontcalel
Professeur de Lettres

Vos commentaires

59 commentaires

  1. Oui, Virginie, vous avez raison de ne pas vous laisser tenter par les commentaires auxquels nous sommes habitués depuis les lendemains de mai 1968 qui ont marqué le début de la chute imparable de la motivation et du niveau des classes, puis de celle – inévitable – des enseignants…Comme vous j’ai été heureuse dans mes classes, en tant que professeur, puis en tant que principal de collège. Il est pourtant bien évident que je ne pourrais plus en dire autant si j’étais à votre place. Comme vous, je chercherais le nouveau « Poujade » qui se lèverait pour sauver notre métier, nos vocations, nos efforts et ceux de nos élèves.
    Les Français attendent de pouvoir lire le rapport sur l’audiovisuel public. Il ne pourra jamais y avoir son équivalent avec une longue enquête, aussi complète que possible et des propositions sages ou savantes pour reconstruire tout le ministère, qu’il s’agisse des locaux, du recrutement des enseignants, de leur formation et de leur soutien, de l’accueil des enfants et des jeunes en tenant compte de leur lieu de naissance, du domicile de leur famille, de la langue parlée à la maison, des découvertes plus ou moins récentes de la pédagogie et des méthodes de transmission du savoir, de la rédaction des programmes et de l’exigence de leur respect, des épreuves d’examens et de leur évaluation. N’ai-je pas lu tout récemment qu’il était recommandé aux correcteurs de ne pas tenir compte de l’orthographe ni de la graphie des réponses, dans la mesure où le lecteur pouvait comprendre ce que le candidat avait voulu écrire ? Comment poursuivre sereinement un métier prétendu « le plus beau du monde » quand est promu ce niveau de… démission d’exigence ?

  2. Nul doute, comme chaque fois que l’on aborde un sujet par le cas particulier que les profs décrits ici (mais comme beaucoup d’autres, c’est vrai quand même) sont des victimes, et de plus des victimes dévouées et consciencieuses.
    Et j’ajouterais volontiers, piégés par le système, l’administration, la hiérarchie, le cadre social et politique, les syndicats, oui, oui, oui. Et par tout un tas de raisons plus personnelles non négligeables et malgré tout respectables : parce que l’attente d’une qualité de vie, d’estime de soi et d’épanouissement professionnel individuel est respectable, il n’y a pas à s’en excuser.
    Je trouve aussi un peu spécieuse la comparaison avec les poilus de 14 qui n’étaient ni agrégés, ni éminents hellénistes dans leur immense majorité, et étaient par contre, ne l’oublions pas, immédiatement fusillés à la moindre velléité de refus. Nous ne sommes pas dans le même registre, aussi douloureuse soit la situation des enseignants de notre temps (et quelquefois mortelle c’est vrai aussi, mais pas par la condamnation directe de l’Administration et pas par extermination innombrable).
    Tout ça pour dire que, selon moi, si aujourd’hui une classe sociale pouvait efficacement mener à bien la refondation de notre société ce serait obligatoirement celle à laquelle ces profs appartiennent, parce que c’est d’abord la maîtrise des compétences intellectuelles qui permet d’organiser le changement ; pas que, mais pas sans.

  3. Oui .
    Mes vieilles chaises sont comme neuves.
    Une d’entre elle est une antiquité.
    Je ne dois pas m’assoir dessus.
    Pour une chaise c’est le comble.
    Il y a des métiers oubliés.
    Si vous voulez je vous donne son N0. Pas en direct bien sûr.
    Et son fils restauré des vieux meubles.
    Des talents je vous dit.
    Oubliés.
    Je les tenais de mes grands parents ou arrières grand parents.
    Pendant mes études, j’avais besoin de chaises.
    Je ne savais pas que je m’asseyais pour travailler sur une pièce de musée ou presque.
    Tous ces métiers essentiels oubliés.
    Ne parlons pas de nos agriculteurs avec les produits alimentaires ultra transformés.

  4. Bonjour Mme Fontcalel, merci pour cette nouvelle brève du « front ». Non les professeurs au contact des élèves ne sont pas responsables de la situation, en tout cas de mon point de vue. Les Maîtres de notre école républicaine ont toujours eu la réputation d’être en en majorité d’obédience socialiste ou communiste. Et pourtant cette école républicaine a formé avec succès des générations de femmes et d’hommes de toutes catégories sociales. Moi-même, je ne suis pas peu fier d’être titulaire du CEP qui à mes yeux est le plus beau de mes diplômes même si je n’étais pas tenu de le tenter. Vos amis sont intègres, passionnés et ont leur cœur de métier chevillé au corps ce en quoi ils sont remarquables et méritent notre soutien indéfectible. Peu importe la couleur des idées politiques d’un enseignant. Dans tous les grands corps régaliens de la république, toutes les sensibilités politiques sont présentes à tous les niveaux d’emploi. Où le bât blesse, c’est aux niveaux décisionnels: académiques, ministériels, là où sont concentrés les carriéristes, idéologues ou pas. Peu leur chaut les conséquences de leurs décisions dans les classes pourvu qu’ils aient l’ivresse du pouvoir, même ridicule de petitesse, en servitude de leurs ambitions. Dans tous ces grands corps régaliens de l’état, les retournements de veste par allégeance, flagornerie et servitude volontaire sont une condition bien souvent sine qua non pour une carrière « brillante » sans scrupules. Alors, continuez à nous rapporter des nouvelles de vos classes, vous seuls pouvez nous informer objectivement en vous sachant soutenus par encore bon nombre d’entre nous qui ne vous accablent pas avec des sornettes basses de plafond. Belle fin de journée à vous.

  5. Si vos amis enseignants avaient le toupet de se plaindre, on les accuserait de n’avoir pas d’autorité, c’est aussi simple que cela. En fait, il nous faudrait un président de la République qui reverrait tout le système ainsi que le contenu à enseigner.

    • C’est effectivement ce que répond très souvent l’administration à un professeur qui des problèmes de discipline avec ses élèves.
      Cette administration oublie facilement qu’elle a placé des individus ingérables dans ses classes et qu’elle ne fait rien depuis mai 68 pour rétablir l’autorité des enseignants.

  6. Nous récoltons les fruits pourris du siècle des soi-disant lumières, merci Diderot, Voltaire et compagnie.
    Quand on remplace pauvreté, chasteté et obéissance par liberté, égalité, fraternité, on finit par obtenir le cloaque dans lequel nous vivons et qu’on appelle république française.

  7. quand on voit qu ersilia soudais est prof, avec toutes les aneries qu’elle sort, genre la guerre de 39-46, ya de quoi se faire du souci sur le niveau des profs. comment en etre arrivé là ? ensuite j’ose meme pas imaginer les classes à gérer actuellement, qui peut avoir envie de ça ?

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