Comment les affaires ont abîmé la France. Nous vous racontons, en 13 épisodes, l'une des affaires les plus marquantes du régime et son traitement médiatique, l'affaire de l'Observatoire, qui faillit bien coûter la carrière d'un politicien plein d'avenir, un certain François Mitterrand. Extrait d'Une histoire trouble de la Ve République, le poison des affaires, de Marc Baudriller, paru en 2015 aux Éditions Tallandier.

Le vendredi 16 octobre 1959, François Mitterrand, calme, distant, presque badin, donne une conférence de presse. Son air dégagé, son calme, sa maîtrise des événements saisissent les journalistes assis face à lui. Ces hommes et femmes de presse, le stylo levé, n'en croient pas leurs oreilles. La veille, dans la nuit du 15 au 16 octobre, il a échappé de justesse à un assassinat, au terme d’une véritable traque dans Paris. Pressé de questions, le jeune sénateur de la Nièvre raconte avec complaisance. Ce soir-là, il rentre à son domicile de la rue Guynemer lorsqu’il a la désagréable impression d’être suivi par une voiture dont il est « incapable de reconnaître la marque ni la couleur de la carrosserie ». Il l’a compris : ses jours sont menacés. Un temps, dans la nuit parisienne mal balayée par le halo des lampadaires, Mitterrand fait comme si de rien n'était. Il garde une allure régulière et maintient son itinéraire habituel. Et puis, soudain, au lieu de tourner à droite rue Guynemer, comme il le fait d’habitude pour rentrer chez lui et comme le prévoient sans doute les occupants de cette étrange automobile, François Mitterrand vire brutalement à gauche, rue Médicis, écrase l’accélérateur, fonce à toute allure sur le boulevard Saint-Michel, puis s’engage rue Auguste-Comte, toujours pied au plancher, en direction des jardins de l’Observatoire. Surpris, son poursuivant se laisse distancer. Alors, Mitterrand stoppe net sa 403 bleue, ouvre la portière et, abandonnant là sa voiture, traverse la rue en courant.

Les journalistes politiques, qui en ont pourtant vu d’autres sous la IVe République, retiennent leur souffle, atterrés. Ils sont, ce matin-là, aux premières loges, scandalisés. En réalité, d’un bout à l’autre de cette affaire, les vont jouer les utilités. Le point-presse de Mitterrand annonce une faillite extraordinaire du quatrième pouvoir. La presse pourtant si puissante, si dominatrice en cette fin des années 1950, va passer à côté de sa mission comme rarement dans la longue et riche histoire des affaires en France. Tour à tour manipulés et militants, les journalistes et leurs médias seront, d’un bout à l’autre de ce psychodrame sans effusion de sang, les jouets du politique.

Face aux journalistes, le sénateur raconte toujours. Parvenu de l'autre côté de la rue, il saute la haie du jardin de l'Observatoire et se cache derrière un arbre, les pieds dans les bégonias fanés par l’automne, à l'abri de la vue des automobilistes qui sillonnent encore à cette heure tardive. Il est grand temps. Une rafale de pistolet mitrailleur déchire la nuit, laissant une ligne d’impacts sur la carrosserie de son auto.

Les journalistes regardent ahuris cet homme politique changer de statut. L’élu du peuple ne doit sa survie qu’à son étonnante présence d’esprit et à son sens de la décision. Tout à sa stupéfaction, la presse se laisse emporter dans le récit.

Tout de même, qui ose engager ainsi cette course poursuite digne du Chicago de la prohibition dans le des droits de l’homme, des arts et de la culture ? Qui se permet de mitrailler un homme d’État, six fois ministre depuis la guerre ? La France de la Ve République naissante n’aime pas du tout l’image que cette affaire lui renvoie.

À table, dans le climat de progrès et d’aisance économique, de croissance et de confort matériel qui marque les années 1950 finissantes, on parle de violence, d’Algérie bien sûr, de politique et de Mitterrand.

Dans Le Figaro, le jeune espoir de la gauche sourit aux photographes et garde la distance du sage. Un héros ne discourt guère d’héroïsme. D’autres le font pour lui. L'Assemblée nationale frémit à l'évocation de cette tentative d'assassinat sauvage. Le mardi 20 octobre, la séance ouvre sur l’attentat. De la gauche à la droite des travées, les députés se lèvent et défilent à la tribune pour marquer leur réprobation. L’émotion est palpable.

Du côté des médias, on ne téléphone pas, on n’enquête pas. La presse ne cherche pas des faits mais des explications. L’une d’elle s’impose. Voilà un mois, le 6 septembre, François Mitterrand a pris clairement position en faveur de l’autodétermination de l’Algérie. Les partisans du maintien de l’Algérie dans la France, arc-boutés sur la parole donnée aux harkis, l’intégrité du territoire et l’honneur militaire, ne l’auront pas supporté. Ils auront tenté l’assassinat d’une personnalité emblématique parmi celles qui ont plaidé pour l’autodétermination. Ce n’est en rien une information mais une hypothèse et, au fond, un souhait. Personne n’a remarqué la discrétion du sénateur, quasi absent des depuis plusieurs semaines. (À suivre...)

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15 août 2022

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