Editoriaux - Histoire - Réflexions - 22 juillet 2019

1919 sème des graines de conflits jusqu’en 2019

Contrairement à l’idée de Paul Valéry, l’Histoire donne des enseignements constants, et notamment celui, essentiel, que certains choix politiques sont des causes dont les conséquences se perpétuent longtemps, et parfois même à jamais.

L’année 1919, en particulier, est un sujet illimité pour enrichir de sagesse nos réflexions sur le triste temps présent. On pense, bien sûr, au lamentable traité de Versailles et à ses suites désastreuses (traités de Saint-Germain, Trianon, Neuilly, Sèvres, Lausanne…) : des diplomates n’ayant pas versé une goutte de sang décidèrent comment condamner l’humanité au malheur pour au moins 100 ans et un tribut de multitudes de morts. En ce temps de Brexit, il n’est d’ailleurs pas inutile de rappeler la totale constante absence de génie et de générosité des Anglais pour les questions bolchevique, grecque, ottomane, kurde, arménienne et allemande.

En 1919, la guerre continue : les Soviets attaquent les pays d’Europe centrale, qui seront ensuite, vingt ans plus tard, martyrisés par les Allemands. En février, le Premier ministre grec Venizélos présente les revendications de la Grèce, notamment sur la Thrace (et donc Constantinople), mais le conflit armé, non soutenu par l’Occident, se termine par une victoire des armées turques, ce qui conduira à un énorme échange de populations, 1.300.000 Grecs quittant la Turquie et 385.000 Turcs la Grèce.

Le monde intellectuel européen qui avait adopté, notamment en France, une ligne d’union sacrée se divise à nouveau : Keynes, qui s’était « fait porter pâle », se fendait – déjà influencé par la finance – d’un ouvrage gravement erroné (Les Conséquences économiques de la paix) dont la démonstration sera économiquement démontée par Étienne Mantoux, grand économiste et héros de guerre français (The Carthaginian Peace or The Economic Consequences of Mr. Keynes, 1947 posthume), après avoir été historiquement anéantie par Jacques Bainville, qui se révélera malheureusement prophétique (Les Conséquences politiques de la paix, écrit en 1919). Réfugié en Suisse pour pouvoir éditer tranquillement tout au long du conflit, Romain Rolland déchire, déjà en 1914, l’union sacrée en publiant à Genève Au-dessus de la mêlée, où il dénonce le « désir de domination qui pousse les nations à s’entre-déchirer », décide courageusement de ne pas rentrer en France et de transformer son séjour en « exil volontaire »(sic). Il récidive cinq ans plus tard en publiant, dans L’Humanité (26 juin 1919), « Une fière déclaration d’intellectuels » qui sera postnommée du titre moins ridicule mais plus prétentieux de Déclaration de l’indépendance de l’Esprit. Pas un mot sur les victimes et les dévouements mais un discours contre « la haine des nations en guerre ». Renvoyant dos à dos agresseurs et agressés, Rolland ne voit que « l’abdication presque totale de l’intelligence » et stigmatise « les penseurs, les artistes qui ont ajouté au fléau qui ronge l’Europe ». Après avoir attaqué tous les intellectuels français (non « exilés » en Suisse…), sans un mot pour ceux, tels Péguy, qui ont été tués, il ajoute une phrase particulièrement dangereuse : « C’est nous qui sommes les serviteurs de l’Esprit », légitimant l’intolérance et la vanité à venir, bien souvent cultivées à l’extrême gauche. « Nous ne connaissons pas les peuples. Nous connaissons le Peuple unique, universel. » La suite du texte, d’ailleurs mal écrite, est ronflante, confuse et creuse. Mais le texte sera adopté par quelques intellos trotskistes et marxistes comme Barbusse, Georges Duhamel, Jules Romains, Russell, Zweig (alors que les Soviets dévastaient l’Europe centrale).

Quelques semaines plus tard, un manifeste responsif était publié dans Le Figaro, intitulé ironiquement Pour un parti de l’intelligence, signé notamment par Paul Bourget, Jacques Bainville, Daniel Halévy, Francis Jammes, Jacques Maritain, Charles Maurras, puis rallié par des centaines d’intellectuels. Le texte, d’un élévation certaine, se refuse à opposer la citoyenneté nationale à la condition humaine revendiquée par les citoyens du monde. Il en appelle aux communes valeurs de ces deux engagements. Mais le texte est aussi ouvert aux croyants et non-croyants (Maurras était agnostique). Ce « parti de l’intelligence » entend s’opposer au bolchevisme qui attaque l’Esprit. Et au « modernisme industriel qui méconnaît la réalité morale et prétend faire une société sans se soucier de l’homme […] Si nous prétendons organiser la défense de l’intelligence française, c’est que nous avons en vue l’avenir spirituel de la civilisation tout entière »… Quoi de nouveau sous le soleil ? Si : on dirait que la France a oublié cette haute ambition.

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