19 avril 1314 : les frères d’Aunay, le scandale qui brisa les Capétiens

Deux frères, amants de deux princesses, moururent suppliciés sans savoir qu’ils précipitèrent la guerre de Cent Ans.
Philippe IV le Bel
Philippe IV le Bel

Le 19 avril 1314, sur la place de Pontoise, deux chevaliers normands, Gautier et Philippe d’Aunay, sont livrés à un supplice d’une horreur indicible par ordre du roi de Fer, Philippe IV le Bel. Leur crime est alors double : avoir enfreint les règles sacrées du mariage par adultère et - pire - avoir commis ce péché avec deux princesses royales, les brus du roi de France. Dans une monarchie où la vérité du sang dynastique fondait la légitimité du pouvoir, leur faute menace l’ordre même du royaume. Ce scandale, appelé l’affaire de la tour de Nesle, éclaboussa alors la fin du règne de Philippe le Bel, jeta la suspicion sur ses héritiers et contribua à ouvrir la crise successorale qui suivit la fin de la lignée directe des Capétiens.

Le roi de fer et sa famille

Philippe IV le Bel règne depuis 1285 sur un royaume puissant hérité de ses ancêtres. Roi autoritaire, administrateur redoutable, il avait renforcé à son tour la monarchie. Il avait également donné au trône trois fils, symbole de la continuité du miracle capétien. Sa descendance s’était alors mariée avec des princesses bourguignonnes. Louis, l’aîné, avait épousé Marguerite de Bourgogne, Philippe, futur Philippe V, avait épousé Jeanne de Bourgogne, et Charles, le cadet, avait épousé Blanche de Bourgogne. Deux d’entre elles, Marguerite et Jeanne, étaient alors sœurs et avaient pour mère la redoutable Mahaut d’Artois, dont la légende des Rois maudits suffit à la faire rentrer dans les mémoires.

La seule fille du roi de fer, Isabelle de France, était quant à elle destinée à devenir reine d’Angleterre par son mariage avec Édouard II. Tous ces mariages devaient renforcer les alliances et l’unité du royaume de France.

Cependant, au début de 1314, une rumeur enfla. Marguerite et Blanche, se sentant négligées par leurs maris, entretiendraient secrètement une relation avec deux jeunes chevaliers de la cour, les frères d’Aunay, qu’elles retrouveraient pour satisfaire leur passion à Paris, dans la tour de Nesle. Jeanne, quant à elle, même si elle se refusait à commettre le même péché, garderait le silence pour les protéger. Cependant, la tradition rapporte qu’Isabelle, ayant reconnu des aumônières offertes à ses belles-sœurs entre les mains des deux chevaliers, décida d’alerter son père. Philippe le Bel ordonna aussitôt une enquête qui révéla le scandale.

Le destin des frères d’Aunay et de leurs amantes

Les frères d’Aunay sont alors rapidement arrêtés et sont passés à la question pour avouer leur crime. On leur fait alors subir des tourments pires que la mort pour que la vérité sorte de leur bouche. Cela fait, ils sont condamnés à mort pour crime de lèse-majesté, car leurs actes dépassent l’adultère privé, ils portent atteinte à la couronne et à la légitimité de ses héritiers.

Le 19 avril 1314, ils sont amenés à Pontoise pour être exécutés. Les chroniqueurs décrivent alors un châtiment terrible : ils sont roués de coups, recouvert de plomb fondu, écorchés vifs, mutilés, décapités et pendus par les bras au gibet. Leurs parties génitales, instrument de leur péché, leur furent même ôtées et donnée à manger aux chiens. On ne saurait dire lequel de ces sévices leur coûta la vie, mais le message de la monarchie est clair : gare à ses ennemis. Les princesses durent assister au supplice.

Quant aux pauvres amantes des suppliciés, Marguerite de Bourgogne, épouse même de l’héritier du trône, et Blanche de Bourgogne, femme du futur Charles IV, elles sont reconnues coupables d’adultère. Jeanne de Bourgogne est inquiétée puis finalement réhabilitée. Les deux princesses condamnées sont alors tondues, vêtues de bure et enfermées au château Gaillard, en Normandie. Marguerite meurt en 1315 dans des circonstances obscures, peut-être de mauvais traitements, peut-être assassinée sur ordre de Louis X le Hutin, devenu roi de France, et souhaitant se remarier. Blanche survécut à la détention et termina sa vie en 1326 en tant que religieuse après avoir été répudiée.

Le poison du scandale et du doute

Le scandale eut de graves conséquences. On dit que l’affaire marqua durablement le roi de fer et accéléra son chemin vers la tombe, qui survint en novembre 1314, quelques mois après l’exécution des frères d’Aunay. Lorsque son fils Louis X le Hutin monta sur le trône, celui-ci avait déjà eu une fille de Marguerite, la petite Jeanne de Navarre. Cependant, l’adultère de sa mère entraîna le soupçon sur la paternité. Était-elle la fille d’un roi de France ou celle d’un petit noble normand ? Aucun jugement ne put le prouver mais le doute suffit pour qu’à la mort de Louis X en 1316, Jeanne soit écartée de la couronne au profit de son oncle Philippe V. Pour renforcer cet acte, on invoqua la coutume du royaume et l’incapacité des femmes à succéder, ce qui contribua à forger la loi salique.

Malgré ce déboire, Jeanne conserva plus tard la Navarre, mais perdit la France. Ce précédent pesa lourdement lorsque la branche capétienne directe s’éteignit en 1328 et que Philippe VI de Valois fut choisi comme souverain pour la France. Le roi d’Angleterre Édouard III, fils d’Isabelle de France, contesta cette décision, ouvrant ainsi les désastres de la guerre de Cent Ans.

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Eric de Mascureau
Chroniqueur BV- Histoire, patrimoine, culture

Vos commentaires

32 commentaires

  1. Je me réjouis de lire un tel engouement pour l’histoire. Il szmble que Philippe le Bel était un personnage très cupide, il n’a pourtant pas, malgré ses magouilles, réussi à mettre le grapin sur le trésor de Templiers. Il n’ apas non plus réussi à anéantir cet ordre. De nos jours, il ne reste rien de Philippe le Bel, mais il reste des traces des templiers partout : une ferme, une chapelle, une commanderie, il est bien difficile de trouver un territoire qui n’ait pas été marqué par eux .

  2. Philippe VI, le premier Valois, avait pour parents Charles de Valois et Marguerite d’Anjou-Sicile. Il n’était donc en rien concerné par le scandale des sœurs de Bourgogne. Cet événement dont on n’est toujours pas sûr qu’il ait existé (Marguerite et Blanche ont-elles vraiment eu pour amants les frères d’Aunay?) n’a donc joué aucun rôle dans les prétentions d’Edouard III au trône de France. Sans doute sa mère, Isabelle, qui avait dénoncé ses belles-sœurs à son père, mue par une ambition royale, avait probablement instillé dans l’esprit de son fils, petit-fils de Philippe le Bel, qu’il avait des droits à la couronne de France.

  3. Avec joie plusieurs contributeurs rappellent le nom de « tous ces rois qui ont fait la France ». Je suis comme eux nostalgique de ce glorieux passé. Surtout quand je constate avec quelle facilité tous les petits présidents sont en train de la défaire, en si peu d’années.

  4. Bon article très bien résumé, merci.
    Petite précision, les princesses bourguignonnes furent deux soeurs Jeanne et Blanche du comté de Bourgogne (Franche-Comté, leur mère Mahaut veuve d’Othon et qui récupéra l’Artois de son frère décédé, père de Robert alors mineur, par la coutume) et leur cousine Marguerite du duché de Bourgogne qui était préparée à son futur de reine de France.

  5. On ne ratait jamais un épisode de rois maudits. Ce feuilleton a été rediffusé il y a quelques années mais avec peu de succès ! Sinon vous écrivez  » on ne sait lequel de ces sévices leur coûta la vie « . A mon avis : la décapitation ( que vous citez) .

  6. Leur culpabilité (donc celle des brus du roi) est fortement remise en cause, pour de bonnes raisons. Leurs aveux ont été arrachés sous la torture. Lire par exemple la biographie de Louis X par Ivan Gobry, chez Pygmalion.

    • Oui, oeuvre formidable en télé-théâtre cinématographique, bien au-delà du « théâtre filmé pour la télévision », mais bien entièrement conçu et réalisé pour la télévision, la meilleure du genre que j’ai vue et revue. Dommage qu’il n’y ait eu aucun autre chef-d’oeuvre du genre, à ma connaissance.

  7. Je crois avoir découvert les « Rois Maudits » à l’âge de 11 ou 12 ans, alors que je n’étais pas un lecteur vraiment assidu. Quelle claque ! J’aimerais bien savoir ce que lisent les gamins de 12 ans aujourd’hui … s’ils sont seulement capables de décoller le nez de leur téléphone.

    • Malheureusement les Plantagenet qui étaient déjà francophones car d’origine française (Anjou) et avaient hérité des conquérants Normands et francophones de l’Angleterre perdirent au bout du compte la « guerre de cent ans » contre les Capétiens. S’ils avaient gagné, ils auraient fixé leur capitale à Paris. l’Angleterre, moins riche et moins peuplée aurait été absorbée par sa conquête. Ses élites sociales n’auraient pas eu le temps d’achever leur anglicisation ( elles étaient d’origine française depuis la conquête normande mais peu à peu redevenaient anglaises, saxonnes pour des raisons démographiques).
      Edouard III, dont le père Édouard II Plantegenet ( avec un accent circonflexe que je n’arrive pas à mettre) et la mère Isabelle de France étaient francophones avait lui aussi le français comme langue maternelle. Néanmoins, aux yeux de la noblesse du Royaume de France, c’était un étranger…
      Pour ce qui est des Rois Maudits, c’est en effet une très bonne lecture pour adolescents mais c’est avant tout un roman, avec beaucoup de libertés prises par rapport à l’histoire.

      • L’histoire de France aurait été durablement changée. Quand on imagine les conséquences à long terme…

  8. « Philippe IV le Bel … »roi de fer » avait renforcé …la monarchie » ? A quel prix ? Spoliation et expulsion des Juifs, et surtout destruction de l’Ordre du Temple, pour en voler le patrimoine, selon des accusations mensongères. Il affaiblit ainsi la position du christianisme déjà en difficulté en Orient.

    • Vous vous nommez Theorie de la Nation et vous « tapez » sur l’un de ses fondateurs les plus remarquables, avec Saint Louis, Louis XI, Henri IV, Louis XIII et XIV, pour ne retenir que quelques Rois, car la France, l’unité nationale française est une construction politique qui s’est faite autour de l’Etat. La Théorie de la Nation (française), c’est ça ! Et de ce temps, l’Etat c’était le Roi. L’Ordre du Temple, c’était un état dans dans l’état, une élite financière mondialisée avant l’heure -j’exagère à peine-. Ce Roi et ceux que j’ai cités ont renforcé la monarchie, mais ce faisant ils ont FAIT la France, en mettant les nobles au pas et en s’appuyant sur de grands serviteurs de l’Etat. Marigny, Sully, Mazarin, Richelieu, Colbert, etc… et sur le Peuple de France qu’ils ont forgé autour d’une identité française. très chrétienne !
      Cet article se termine par une rapide évocation de la Guerre de Cent ans qui fut une des périodes les plus noires, sinon la plus noire, de l’Histoire de France. Lisez ou relisez le dernier tome des Rois Maudits et vous verrez que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets : « Le poisson pourrit par la tête ».
      On ne fait pas la France avec des bisounours qui croient tout savoir et ne savent rien. Et la ramènent ! Sans être capables de rien. Et c’est bien le problème d’aujourd’hui.

      • Vous marquez tous les deux un point. Théorie pointe les crimes de Philippe le Bel (contre les Juifs et les Templiers, on peut d’ailleurs supposer que les premiers servaient mieux le royaume que les deuxièmes), mais vous rappelez l’importance du pouvoir royal et du rôle qu’il a joué dans la construction nationale.
        Toutefois, pour répondre à Théorie, la position du christianisme en Orient était intenable. La « coalition » des pays chrétiens (qui se faisaient bien la guerre) ne pouvaient tenir la Terre Sainte, en plein coeur du territoire musulman alors que les Vénitiens préféraient ravager Byzance (IVe croisade), que l’Empereur emprisonnait Coeur-de-Lion et que celui-ci, avant de quitter la Terre Sainte, avait voulu faire assassiner Philippe Auguste (IIIe croisade).

      • Louis XIV a ruiné la France pour sa gloire. Sa révocation de l’édit de Nantes a été une catastrophe.

  9. La lecture des Rois Maudits de Maurice Druon de l’Académie Française devrait être obligatoire en classe de troisième. Pas d’excuse possible : C’est magnifiquement écrit et ça se lit comme un polar. Le Puy du Fou de la littérature française en quelque sorte !
    Manque dans l’excellent résumé de Mascureau le rôle de Robert d’Artois, neveu de Mahaut de Bourgogne, qui manipula Isabelle de France, soeur de Philippe le Bel et reine d’Angleterre pour déclencher le scandale de la Tour de Nesle et confondre les frères d’Aunay (les aumônières).
    Le dernier tome des Rois Maudits est une leçon que Macron aurait dû méditer pour éviter d’être aussi catastrophique que Jean II, si mal nommé, le Bon.
    Monsieur de Mascureau, c’est à vous, pour un prochain article.

    • La lecture obligatoire des « Rois Maudits » en classe de 3ème, dites-vous ? C’est un coup à se faire envoyer au tribunal par une association de gauche pour maltraitance et dérive d’extrême droite. Un telle œuvre, et tout ce qui touche désormais à l’Histoire de France (avec un H majuscule, s’il vous plaît), se lit sous le manteau et ne se discute plus qu’entre gens « de bonne compagnie ». Il suffit de regarder les attaques incessantes dont le spectacle du Puy du Fou est l’objet pour comprendre de quoi je parle.

    • Bien dit, Robert d’Artois y joua un rôle néfaste d’accélérateur de la guerre de cent ans en manipulant d’abord sa cousine Isabelle d’ Angleterre pour qu’elle rapporte sa suspicion envers ses belles-sœurs à son père le roi de France. Il voulait récupérer l’héritage de son père, l’Artois, transmis à sa tante Mahaut par la coutume puisqu’il était alors mineur au moment du décès de son père à la guerre et frère de Mahaut. Mahaut n’a pas cédé dans son droit, il en devenait désespéré et enragé, les derniers capétiens directs étaient favorables à Mahaut, en plus princesse capétienne (comme Robert) bien intégrée dans la famille royale et ses filles mariées aux héritiers. Robert s’était ensuite rapproché de Philippe VI de Valois monté sur le trône qui fut tout d’abord favorable à Robert et à sa quête entêtée. Mais survint l’affaire de faux en écriture préparée par des complices de Robert, tout bascula après enquête et le sieur d’Artois, désavoué par le roi, s’enfuit en Angleterre auprès d’ Edouard III, déjà très intéressé par l’héritage de sa mère, et le poussa habilement à réclamer ses droits à la couronne de France tout en espérant récupéré aussi l’Artois en récompense et fidélité envers l’Anglais.

    • jean II le Bon (ce qui veut dire le guerrier en vieux français) était catastrophique, certes, mais loyal et honnête, ce dont témoigne son aphorisme ; « Si la bonne foit avait disparu sur terre, on pourrait la retrouver dans le coeur des rois ». Avant de prendre la place de ses fils, otages évadés de la tour de Londres, et d’y mourir peu de temps après.

  10. Relisez « Les rois maudits » de Druon et regardez l’adaptation télévisée de 1972 (pas la bouse de 2005), avec Jean Piat, l’inoubliable Robert d’Artois et Hélène Duc, sa tante Mahaut.

    Sans omettre Louis Seigner et tous les autres.

    Incontournable.

    • J’ignorais qu’il y avait eu une nouvelle adaptation. N’importe quoi, vraiment. Il est vrai que je n’ai plus regardé la télévision depuis près de 30 ans.

      • J’ai essayé de regarder la nouvelle adaptation. Impossible de s’y intéresser. P. Torreton est ridicule, quand on a eu le bonheur de voir Jean Piat flamboyant dans le rôle de Robert d’Artois. Un chef d’oeuvre, qui m’a donné envie de relire les ouvrages de M. Druon.

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