Au matin du 15 juin, Strasbourg et Verdun tombent. Les troupes allemandes progressent vers la ligne Maginot. À Cherbourg, encore restée française pour quelques heures, 30.000 soldats britanniques et canadiens sont évacués comme le furent ceux de Dunkerque. 

Le gouvernement et l’essentiel des fonctionnaires nécessaires pour faire tourner une machine à vide et en déroute sont parvenus à s’installer à Bordeaux. La route effectuée la veille a été pénible, au milieu des dizaines de milliers d’exilés, « à travers une marée cahotante, ensommeillée, endolorie éperdue » […] [1] Plus de 1.100 fonctionnaires s’établissent dans la cité où 300 bureaux sont réquisitionnés. Le président de la République, Albert Lebrun, s’installe dans l’hôtel de préfecture et le président du Conseil, , également ministre des Affaires étrangères, de la Défense nationale et de la Guerre, dans l’hôtel du commandant de la XVIIIe région militaire, deux bâtiments situés rue Vital-Carles. C’est la « seule voie calme, selon les souvenirs du journaliste Alfred Fabre-Luce, barrée par la police, où siège le gouvernement ». Divers autres hôtels particuliers du centre-ville accueillent les ministères. Georges Mandel, ministre de l’Intérieur, a pris possession de locaux préfectoraux situés rue Esprit-des-Lois. Le maréchal Pétain, vice-président du Conseil, est au 304 du Boulevard Wilson. L’Assemblée nationale siège au grand théâtre. Quant au Sénat, il se replie dans un cinéma de la rue Judaïque. Ces immeubles assez éloignés du centre du pouvoir se révèlent inadaptés. Quant au Conseil d’État, qui a quitté le Palais-Royal sans ses archives, il est relégué dans le sud-est du département, à Monségur, et se voit contraint de suspendre ses activités.

Les institutions ne sont pas les seules à s’exiler. Les détenus de la Santé et du Cherche-Midi sont également transférés. Ils sont logés au Fort du Hâ[2]. Les ambassades et légations étrangères « s’emparent » d’environ 70 châteaux vinicoles du Bordelais, comme l’ambassadeur du Portugal et son personnel qui logent au Château Lamarzelle, à Saint-Émilion.

Au nouveau siège du gouvernement, de Gaulle croise le député-maire, Adrien Marquet (1884-1955), proche de Pierre Laval. Le sous-secrétaire d’État cherche à convaincre Marquet de résister, mais ce dernier ne lui parle que d’armistice « trop tardif ». Marquet multiplie d’ailleurs les réunions pour réclamer l’arrêt des hostilités : « Il faut arrêter la boucherie […]. Assez ! Assez ! Il faut traiter. Toute résistance est impossible, […] il n’y a plus rien à faire. » Croisant Paul Reynaud, chef du gouvernement, de Gaulle l’interpelle : « Depuis trois jours, je mesure avec quelle vitesse nous roulons vers la capitulation. Je vous ai donné mon modeste concours, mais c’était pour faire la guerre. Je me refuse à me soumettre à un armistice […] »[4]. En coulisse, le clan de la défaite commence à prendre le pas sur celui de la poursuite de la guerre. Reynaud considère que la tâche la plus urgente, pour son sous-secrétaire d’État à la Guerre, est de gagner Londres pour s’assurer du soutien de Churchill. En quelques semaines, Bordeaux va passer de 300.000 à près d’un million d’habitants.

[1] Jean Lacouture– – Le Rebelle

[2] Où sont aujourd’hui hébergés, aujourd’hui, le palais de justice de Bordeaux et l’École nationale de la magistrature.

[4] Charles de Gaulle – Mémoires de Guerre – Tome 1

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