Audio - Editoriaux - Entretiens - Histoire - 14 septembre 2018

Renaud Boulet : « La disparition de mon père a été étouffée. Il y a eu une complète omerta »

Renaud Boulet, dont le père a disparu en Algérie à l’instar de centaines d’autres pieds-noirs après le cessez-le-feu des accords d’Évian, réagit à « l’affaire Maurice Audin ».


L’affaire Maurice Audin a remis sur le devant de la scène les milliers de disparitions pendant la guerre d’Algérie. Votre père a disparu après cette tragique guerre. Pouvez-vous nous expliquer qui était votre père ?
Quand et comment a-t-il disparu?

Ce n’était pas après cette guerre, car la guerre ne s’est pas arrêtée au moment du cessez-le-feu et des accords d’Evian. Il y a eu des morts et des disparus civils français, soldats français et surtout des dizaines de milliers de Harkis jusqu’à la fin de 1962 et au-delà.
À partir du 19 mars 1962, c’était la vague d’enlèvements et d’assassinats de civils français puisque le FLN voulait provoquer le départ de tous les Français d’Algérie. Des pages entières étaient consacrées aux recherches des disparus avec leur photo et les dates de leur disparition dans les journaux quotidiens d’Alger et d’Oran. On peut les consulter au centre de documentation d’Aix-en-Provence.


Est-ce dans ces journaux qu’est apparu un jour le nom de votre père ?

Oui. Dès le 25 ou le 26 mai, sa photo et l’avis de sa disparation étaient dans le journal.
Il n’y avait aucune raison particulière pour qu’il soit enlevé. Il n’était engagé dans aucun mouvement de lutte pour l’Algérie française. Il était très occupé par son poste de directeur de recherche dans un laboratoire pharmaceutique. Il avait 56 ans. C’était un homme pacifique qui aimait la chasse et la pêche.
Il revenait tous les jours pour déjeuner à la maison. Le 24 mai, il était parti le matin comme d’habitude avec sa 2 CV Citroën. Il n’est jamais revenu.


En voyant la liste des disparations qui s’allongeait.
Ne s’était-il pas dit qu’il était temps de partir ?

Il était né en Algérie et y était foncièrement attaché. Deux mois plus tôt, il avait était victime d’une tentative d’attentat à un passage à niveau fermé. Sa vitre de voiture était relevée, il a entendu un clic. Il a vu un pistolet braqué contre sa tempe. Heureusement, le coup n’était pas parti.
Il a sauté de la voiture pour essayer de poursuivre le gars, mais il avait déjà fichu le camp.


Tous ces souvenirs sont en train de remonter avec l’affaire Maurice Audin.
Comment avez-vous réagi lorsque vous avez vu que l’État allait reconnaître son implication dans la disparation de Maurice Audin ?

L’État a peut-être été responsable de sa disparition. Mais Maurice Audin était un traître à la France. Il a aidé les insurgés FLN et ceux qui ont massacré des jeunes militaires du contingent, et égorgé beaucoup de musulmans favorables à la France et beaucoup d’Européens qui n’étaient impliqués dans aucune activité quelconque.
Il a été le support intégral de ces gens-là, des assassins et des terroristes. Il aurait dû être jugé sommairement et fusillé à l’époque. Cela aurait été officiel. On n’aurait plus parlé de son cas.


Vous n’avez eu aucune nouvelle de votre père. Vous ne savez pas à quel endroit il a été enterré. Ni le gouvernement français ni le gouvernement algérien n’ont été en mesure de vous renseigner.

L’omerta a prévalu des deux côtés. C’était le cas de centaines et de centaines de disparus qui ont été retrouvés et identifiés. Les autorités locales et françaises avaient des instructions absolues de ne jamais révéler ceci. Il était absolument impensable de prétendre qu’il y avait encore des actions de cette nature après le cessez-le-feu du 19 mars 1962.

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