Editoriaux - Livres - Société - 14 octobre 2018

Livre : No Society, de Christophe Guilluy

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Christophe Guilluy, le géographe qui a introduit la notion de France périphérique – et, par extension, d’Italie périphérique -, vient de publier un nouvel essai tout aussi passionnant que les précédents. Il est intitulé No Society ; ce titre fait référence à la petite phrase de la très libérale Margaret Thatcher qui avait dit « There is no society ». Elle voulait dire que la société n’existait pas et qu’il n’y avait que des individus, ce qui est parfaitement conforme au credo libéral.

La première partie de cet ouvrage est consacrée à la classe moyenne, laquelle, dans tous les pays occidentaux, voit sa situation se dégrader rapidement. Après ceux des classes populaires, ses revenus et ses perspectives d’avenir s’assombrissent. Les quatorze millions de retraités français qui se croyaient à l’abri du naufrage et qui, de ce fait, ont massivement voté pour Macron (à hauteur de 73 %) commencent, eux aussi, à se poser des questions (« La précarisation des retraités est la dernière étape du processus d’effacement de la classe moyenne occidentale, son chant du cygne »). Or, de cette classe moyenne dépendait la stabilité de notre société ; son basculement dans la précarité et l’appauvrissement (au profit de 5.000 personnes très riches auxquelles Macron a fait des cadeaux somptueux) va finir de la déstabiliser.

La bourgeoisie (la nouvelle, mais aussi l’ancienne) reproche en permanence aux classes populaires de se replier sur elles-mêmes mais « l’open society est certainement la plus grande “fake news” de ces dernières décennies. En réalité, la société ouverte et mondialisée est bien celle du repli du monde d’en haut sur ses bastions, ses emplois, ses richesses…. L’objectif est désormais de jouir des bienfaits de la mondialisation sans contraintes nationales, sociales, fiscales, culturelles… et peut-être demain, biologiques. » La bourgeoisie veut faire sécession pour vivre loin des « déplorables » (Hillary Clinton) ou des « sans-dents » (Hollande). La partition qui se profile n’est pas uniquement celle des musulmans (Hollande), elle est aussi celle des bourgeois (libéraux de droite ou de gauche, qui ont voté à hauteur de 90 % pour Macron). Des projets de sécession bourgeoise se sont fait jour à Londres après le référendum sur le Brexit et en Californie après l’élection de Trump (les « gated communities » pour riches existent depuis plusieurs décennies déjà). L’individualisme et l’égoïsme promus par l’idéologie libérale provoquent logiquement l’éclatement de nos sociétés et de nos nations.

Le multiculturalisme, qui est étroitement lié à l’idéologie libérale, se révèle être un véritable fléau qui détruit les liens sociaux et fragmente la société en communautés qui s’observent, se méfient les unes des autres et en viennent, de plus en plus fréquemment, à l’affrontement. Comme l’a observé Robert Putnam, dans les sociétés hétérogènes, la confiance s’affaisse et la vie démocratique aussi (abstention très élevée). Quant à Alesina et Glaeser, ils ont remarqué que, dans de telles sociétés, la solidarité sociale tend à disparaître.

Chose improbable et inattendue, les classes populaires ont élaboré sans bruit un « soft power » qu’elles opposent discrètement mais efficacement au discours des médias acquis à la cause de la bourgeoisie libérale. Ce « soft power » ne doit rien à un « think tank », c’est une autoproduction des classes maltraitées par les bénéficiaires de la mondialisation ; il diffuse (de bouche à oreille) un discours nationaliste, protectionniste, solidariste et conservateur (il s’agit de conserver une culture, un mode de vie et une sociabilité menacés par les projets de l’oligarchie libérale). Guilluy nous dit que ce « soft power » a gagné (75 % des Français rejettent l’immigration, la société multiculturelle, le sans-frontiérisme) et que, désormais, si la bourgeoisie continue à alimenter sa machine médiatique, celle-ci tourne à vide. Nous assistons, ainsi, au déploiement d’un processus de résistance culturelle endogène qui ne doit rien à des intellectuels et sur lequel les libéraux n’ont aucune prise, en dépit des moyens considérables mis en œuvre par tous les Soros de la planète. Pour notre auteur, il ne fait aucun doute que la vague « populiste » est hors de contrôle ; les 25 % du haut sont désormais assiégés dans leurs citadelles métropolitaines.

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