Editoriaux - International - 6 novembre 2018

Après l’arbre du Ténéré, l’arbre de Bolloré : la malédiction africaine

Au cours du week-end dernier, à Cotonou, un rassemblement massif de l’opposition béninoise a dénoncé « la mort programmée de la démocratie dans leur pays » et les « dérives » du président Patrice Talon (élu en avril 2016). Parmi celles-ci, le tapis rouge offert aux investisseurs chinois…

Le 7 avril 2014, au Niger, la gare ferroviaire de Niamey était inaugurée par le président Mahamadou Issoufou en présence des chefs d’État du Bénin et du Togo, ainsi que de nombreux notables africains et français – dont Vincent Bolloré, aux commandes (industrielles et financières) de cette ambitieuse entreprise.

Cette inauguration marquait la reprise d’un projet, datant de l’époque coloniale, d’une boucle ferroviaire devant relier Abidjan à Cotonou en passant par le Burkina Faso et le Niger – deux pays enclavés au cœur de l’Afrique de l’Ouest. Lors des indépendances, la boucle était inachevée : 1.260 kilomètres de voie ferrée reliaient déjà la Côte d’Ivoire à la Haute-Volta (futur Burkina Faso) d’Abidjan à Kaya (au nord-est de Ouagadougou), tandis qu’au Dahomey (futur Bénin), 438 kilomètres de rails reliaient Cotonou à Parakou.

Il fallut ensuite attendre 2013 pour que ce projet soit repris – projet quasi vital pour le pays très pauvre qu’est le Niger, reliant Niamey au port de Cotonou, et considérable pour le Bénin, grâce à une artère logistique se substituant aux routes défoncées du nord au sud du pays. Ce projet était repris, non par les pays qui en seraient directement bénéficiaires, mais par un industriel français qui s’y lança avec son expérience africaine et les finances de son groupe. Avec une vision régionale fondée sur le long terme – notion peu commune à ce continent – et accompagné, tout au long de l’itinéraire, par un concept de développement social (les blue zones), le projet porté par Vincent Bolloré était aussi concret qu’ambitieux.

Au cours de l’année 2014, 178 kilomètres de voie ferrée furent réalisés de Niamey à Dosso.

Et tout s’arrêta.

La malédiction africaine reprenait ses droits.

Voyant se concrétiser ce projet, un homme d’affaire béninois avait surgi et exigé de se faire attribuer le contrat. Il s’ensuivit un imbroglio judiciaire à la suite duquel le groupe Bolloré se fit débouter par la justice béninoise. Puis le coup de grâce fut porté au début de cette année quand le président Talon, le nouveau chef d’État béninois, décida d’écarter définitivement Bolloré, dont il qualifiait le projet de « bas de gamme » (!), au profit… des Chinois. Avec le défilé des valises de dollars, consubstantiel de leur diplomatie économique, l’« installation-colonisation » des Chinois au Bénin s’accompagnait, comme partout en Afrique, du développement d’infrastructures prestigieuses : ici la construction d’une voie ferrée, ailleurs celle d’aéroports, d’échangeurs routiers, de palais présidentiels, de stades… Au Niger voisin, le défilé des valises avait permis d’annuler le résultat d’un appel d’offres portant sur la réalisation du barrage de Kandadji, projet majeur pour l’État nigérien : le groupe de BTP marocain initialement retenu avait été remplacé, sans le moindre état d’âme et à la demande expresse du président Issoufou, par un groupe chinois.

Jadis au Niger, un acacia isolé au milieu du Ténéré faisait office de repère pour les caravanes qui traversaient le désert. En 1973, le célèbre arbre du Ténéré (seul arbre à avoir été représenté sur les cartes IGN et Michelin) fut renversé par un camionneur libyen ivre. C’était un mauvais présage.

En 2018, l’arbre qui pousse au milieu des rails de Bolloré n’est pas non plus un bon présage : il représente trop la malédiction, doublée d’un fatalisme indécrottable, qui pèse sur tout ce qui pourrait contribuer au véritable développement de ces pays – développement de projets réellement utiles, raisonnables et reposant sur le long terme ; développement qui ne soit pas un prétexte à une nouvelle forme de sino-colonisation mais visant au bien commun, et non à développer davantage quelques fortunes locales…

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