Editoriaux - Politique - 27 juillet 2018

Affaire Benalla : même Bayrou met son grain de sel

Il ne manquait plus que lui. François Bayrou, éphémère garde des Sceaux, fut prié de quitter la proximité d’Emmanuel Macron en quelques heures, une fois connues les mises en examen concernant son parti, le MoDem. Pour Alexandre Benalla, qui faisait sans doute moins vieux monde que Bayrou, M. Macron aura eu plus d’égards. Il aura fallu plusieurs mois et, surtout, que la presse révèle l’affaire d’État aux Français. Sinon, Paris Match nous aurait encore inondés de photos du Président à Brégançon, protégé de près par son ex-garde du corps, au tennis, à la piscine ou à la plage.

Affaire d’État ? M. Bayrou a rejoint la cohorte de ceux qui en doutent. Ou font mine d’en douter. Peut-être n’a-t-il pas abdiqué l’ambition d’occuper une place dans cette république macronienne dont il reste l’un des principaux fondateurs ? C’est de bonne guerre, tout comme sa dénonciation d’« une utilisation à des fins polémiques de ces événements condamnables ». Mais on ne voit pas pourquoi l’opposition n’exploiterait pas les fautes de la majorité. C’est de bonne guerre aussi.

Alors, affaire d’État ou non ? Histoire que M. Bayrou et ceux qui, épris de rigueur sémantique comme lui, doutent encore tiennent bien à jour leurs petites fiches, une séance de rattrapage s’impose.

Deux professeurs, l’un d’histoire contemporaine à l’université d’Orléans (Jean Garrigues), l’autre de sciences politiques à Paris II (Olivier Rouquan) ont énoncé, dans Le Monde, cinq critères objectifs qui font d’une affaire politique une affaire d’État :

– Implication du plus haut sommet de l’État.
M. Bayrou a-t-il besoin de l’appréciation du professeur Garrigues ? « Il s’agit de l’entourage très proche de M. Macron, ça pose question sur les choix de recrutement de l’exécutif et les privilèges accordés de manière imprudente. »

– L’idée que l’on veut protéger le pouvoir.
Pour Olivier Rouquan, c’est « la notion de dissimulation qui crée l’affaire d’État ». Ce qui pose problème, pour M. Garrigues, c’est donc « comment l’affaire a été couverte, et la manière dont personne n’a prévenu le procureur ».

– Un bouleversement des institutions.
« C’est l’aspect positif des affaires d’État, elles permettent généralement au pouvoir législatif de se faire davantage entendre », précise M. Garrigues. Or, depuis une semaine, le Parlement a réussi à repousser l’examen de la réforme constitutionnelle, et des commissions d’enquête ont été constituées à l’Assemblée et au Sénat. Et l’Élysée a fait savoir qu’une mission de réorganisation des services était confiée à Alexis Kohler. En d’autres temps, M. Bayrou s’en serait réjoui.

– Une affaire d’État est le puissant révélateur d’une façon d’exercer le pouvoir.
C’est certainement ce critère qui a fait basculer M. Bilger dans le camp de ceux qui y voient maintenant une affaire d’État. M. Bayrou, lui, avait visiblement besoin d’un petit cours d’été pour en prendre conscience.

– Enfin, une affaire d’État se clôt par une « parole politique forte » : « une clarification devant les Français par l’exécutif mis en cause ».
Pour l’historien, il serait « plus stratégique pour le Président de se livrer à un mea culpa à l’américaine ». Ce n’est pas vraiment le chemin qu’a pris M. Macron, prenant le risque de laisser grossir encore l’affaire.

Donc, l’affaire Benalla coche toutes les cases. Et il y en a certaines qu’elle coche même de plus en plus, vu sa gestion par le Président et sa majorité. Qu’aurait dit M. Bayrou si un Président précédent s’était rendu devant les seuls députés de son parti pour y tenir les propos qu’il y a tenus mardi soir ? Qu’aurait-il dit si la majorité, à la commission d’enquête de l’Assemblée, avait refusé les demandes émanant de tous les autres groupes ?

En tout cas, M. Bayrou, lui, vient de cocher une nouvelle fois deux cases d’un coup : celle de la langue de bois. Et de la soumission.

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