Mohamed Merah après son équipée sanglante, à son frère aîné Abdelkader, non point de répondre des actes du défunt, mais au moins de dire s’il en fut ou non l’inspirateur. Hier, il commençait à s’en expliquer lors de son procès. « Temps perdu », estimeront certains commentateurs, sachant qu’il ne s’agit que d’un « monstre ». Bien au contraire, tant la personnalité et l’itinéraire du prévenu qui se dessinent au travers de ses déclarations est révélatrice à plus d’un titre.

En préambule, sachons qu’Abdelkader Merah peut être à peu près tenu pour référence par son petit frère, Mohamed Merah : entre mentor religieux et cerveau d’appoint. Pour résumer, c’est un voyou. Dans le quartier, on le surnomme “Jack”, pour le whiskey Jack Daniel’s. Un voyou politisé de plus, on le surnomme aussi Ben Laden, “comme on dirait Jacques Mesrine”, précise-t-il.

La  ? Le président du tribunal assure que ce volet du procès ne sera traité que la semaine prochaine. Fort bien ; il n’empêche que, chassé par la fenêtre, le sujet revient immanquablement par le soupirail. En effet, Abdelkader Merah cesse d’avoir affaire à la justice à partir de 2006. La raison ? “Je me suis converti à l’. Après, j’ai même plus volé un bonbon. Les insultes, les violences, tout ça, c’était fini. J’étais une autre personne.”

D’une certaine manière, ce n’est pas faux. En était-il moins violent et plus équilibré pour autant, c’est une autre histoire. En revanche, il est sûr que sa conversion l’amène à jeter un tout autre regard sur ses années, allant même jusqu’à évoquer des “parents parfaits”. La réalité est pourtant moins mirifique. Le père bat femme et enfants, trafique de la drogue, quitte le domicile conjugal, fait de la prison en , tandis que la mère place sa progéniture dans un foyer de l’aide sociale à l’enfance. Dans le registre de la modèle, on a déjà vu plus islamique, mais Abdel Kader n’en démord pas : “Notre algérienne, elle est différente de votre culture occidentale. On n’a pas le même mode de vie.”

Certes, mais si les enfants Merah s’étaient comportés en Algérie comme ils l’ont fait en France, c’est bien plus tôt qu’ils auraient été placés en prison et bien plus tard qu’on les en aurait laissés sortir. En fait, chez lui, la « culture », ou l’idée qu’il s’en fait, paraît être autrement plus importante qu’une religion dont il ne connaît que les rudiments les plus élémentaires. Il tient, par exemple, la musique pour “appel à la perversité”, comme si la musique orientale, sacrée ou profane, n’était que vue de l’esprit ou invention du Mossad, mais reconnaît avoir multiplié les faux en écriture pour obtenir des crédits à la consommation : “C’est mon seul dérapage en religion. J’avais une boulimie de consommation.”

Nous y voilà. Abdelkader Merah est bel et bien un enfant de ce siècle. Et, contrairement à ce que rabâchent un quarteron de sociologues à la retraite, le chômage et le racisme n’y sont pour rien. En revanche, le mélange détonant d’éclatement de la famille, de consumérisme, d’hédonisme, d’exhibitionnisme et d’individualisme ambiants, de perte de tout repère moral, d’ignorance, à la fois de la culture d’origine et de ce qui demeure de celle d’accueil, de vide spirituel que vient combler un islam vécu comme l’appartenance à un gang des rues, voilà qui y est sûrement pour quelque chose.

Et si la collectivité est « responsable », ce n’est pas parce qu’elle aurait « stigmatisé » telle ou telle frange de la population, mais parce qu’elle a laissé, voire encouragé, notre à devenir ce qu’elle est : un monde privé de sens, dans lequel certains tentent, de la façon qu’on sait, de justement donner un semblant de sens à une existence qui en est cruellement dépourvue.

Comprendre n’équivaut évidemment pas à excuser. Mais à tenter d’expliquer. Ce à quoi servent ou devraient servir les journalistes.

5 octobre 2017

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