Le 15 avril 2019, la cathédrale Notre-Dame de Paris était en proie aux flammes. Un an après, tout n’a pas encore été dit, entendu, répondu sur les circonstances et le sens de ce drame.

Alors que la toiture, horizontale, a été ravagée, les tours, verticales, ont résisté. On peut y voir le symbole de deux niveaux de réalité, l’une terrestre, l’autre céleste, distinctes mais intrinsèquement liées. Pour ceux qui savent qu’ils croient, et ceux qui croient qu’ils savent.

Réalité terrestre, l’incendie serait dû à une « négligence de chantier », terme pusillanime peu convaincant faute de rapport d’enquête à une époque où des lieux et des objets de culte chrétien sont quotidiennement saccagés en France, volés, profanés dans l’indifférence publique, le déni politique, le silence médiatique. Intentionnelle ou accidentelle, négligence criminelle par ses causes et ses conséquences, on ne se contentera pas de vagues explications consensuelles pour couvrir les responsables, sans justice légale.

Une polémique continue de diviser la classe politique, les architectes et les marchands du Temple sur les choix esthétiques de la restauration, son calendrier commercial en vue d’événements sportifs et culturels, son statut et sa vocation. Car l’occasion était trop bonne pour tenter de dénaturer ce lieu élévateur de culte et de le déclasser en lieu rémunérateur de culture, idéalement placé dans le centre-ville touristique de Paris. Les autorités municipales et nationales continuent de s’affronter dans la récupération politico-financière de l’événement, rivales politiciennes mais alliées dans l’idéologie antichrétienne.

C’est ainsi que M. Castaner, qui sévit encore au ministère de l’Intérieur, réussit le tour de force communicationnel d’évoquer Notre-Dame de Paris comme un « bien commun » sans prononcer le mot « cathédrale ». Un conseiller cultivé pourrait lui souffler que la notion de « bien commun » a été définie par saint Augustin, au Ve siècle après J.-C. Et lui rappeler qu’au mitan du XIXe siècle, les conférences pascales du dominicain Henri Lacordaire attiraient une foule que la nef ne pouvait contenir, massée jusque sur le parvis.

Car la vénération, en ce Vendredi saint, de la Sainte Couronne d’épines sauvée des flammes a bien rappelé la vocation cultuelle de Notre-Dame de Paris. Les prières de l’archevêque Aupetit, qui n’incitent pas à la distanciation spirituelle, étaient ponctuées de monuments de la littérature française imprégnée de culture chrétienne : Francis Jammes, Charles Péguy, Marie Noël, Paul Claudel qui évoque ailleurs « la cathédrale intérieure ». Cordes vocales et instrumentales entremêlées, les lectures étaient entrecoupées de chants et de morceaux de violon, instrument dont on connait le rôle clé vibratoire de la minuscule pièce de bois dans la caisse de résonance, qu’on appelle « l’âme ».

C’est que la réalité céleste est seconde de la réalité terrestre sans lui être secondaire, au contraire ; pas deuxième non plus car il n’y en a pas de troisième. Elle en est la continuation et l’achèvement dans un mouvement ascendant. Cet incendie nous fait ainsi passer du brasier dévorant au buisson ardent du récit biblique, qui brûle sans se consumer.

L’incendie nous rappelle en effet le lien de continuité entre la « cité terrestre » et la « cité céleste », décrites par saint Augustin, après le sac de Rome en 410, dans La Cité de Dieu, sujet d’une conférence éclairante du professeur de christianisme antique Jean-Marie Salamito : « Espérer avec saint Augustin quand les cathédrales brûlent et les cités vacillent ». Il ne s’agit pas d’opposer l’État (terrestre) à l’Église (céleste), mais de considérer deux communautés où l’on passe « de l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu à l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi », c’est-à-dire de ses passions.

Ainsi, la cathédrale Notre-Dame de Paris, monument splendide mais non éternel, voué, comme les civilisations, à s’écrouler un jour, n’est-elle pas un ouvrage définitif à restaurer pour le muséifier mais plutôt un échafaudage spirituel perpétuel, trait d’union et piste d’envol vers l’« essenCiel ».

Enfin, si l’on doit rester vigilant sur les funestes ruptures progressistes à la mode, on peut rester confiant car on connaît déjà la fin de l’Histoire, la victoire du bien sur le mal, du céleste sur le terrestre. L’avenir nous appartient.

À lire aussi

Transition politique au Mali : des forces inégales et opposées sont à l’œuvre

L’Union européenne aurait l’occasion à saisir, rare, d’une action bénéfique en respectant …