Trois ans d’interminable attente, un combat maintes fois annoncé et sans cesse repoussé. Fin septembre, sous la Grande Arche de La Défense, Tony Yoka, l’enfant chéri devenu honni, allait enfin affronter le coron Johan Duhaupas.

Pour les amateurs de boxe, c’était le duel de la décennie entre la star et l’anonyme, le visage d’ange et la gueule cassée, le talentueux et le laborieux, le jeune homme pressé et le vieux sage.

D’autres voyaient dans ce choc franco-français une reconstitution en 12 rounds de 3 minutes des clivages socio-culturels qui divisent le pays : la ville contre la campagne, la capitale contre la province, « Justice pour Adama » contre les gilets jaunes, les élites contre le peuple ou, pour reprendre les mots d’, « ceux qui ont réussi contre ceux qui ne sont rien ».

Sifflé à sa sortie des vestiaires, Tony Yoka, buste droit et menton haut, s’avançait vers le ring où l’attendait Duhaupas, regard noir et short bleu blanc rouge. Le public parisien trépignait à l’idée de retrouver le parfum si spécial des grands soirs, de ceux qui se content au coin du feu, le père mimant à son fils les crochets du valeureux Jean-Claude Bouttier face à Carlos Monzon, et autres combats de légendes qui firent entrer la boxe dans le cœur des français.

La guerre de Troie n’aura finalement pas lieu.

Trente secondes et trois coups surpuissants suffirent à Yoka pour faire chuter une première fois Duhaupas, avant de contraindre l’arbitre à arrêter le massacre une minute plus tard. Alors que le clan Yoka se précipitait sur le ring pour étreindre son champion, que le malheureux Duhaupas, incrédule, sentait le sol se dérober sous ses pieds, le téléspectateur se voyait envahi de deux sentiments contradictoires, aussi violents et étourdissants que des uppercuts de poids lourds.

Une immense impression de force, tout d’abord, dégagée par Yoka, en qui plus personne ne voulait croire, après avoir passé les quatre dernières années à se saboter par des sorties médiatiques ratées et des prises de parole maladroites, tandis que des combats de seconde zone survendus par Canal+ avaient lentement ravagé l’histoire d’amour qu’il avait brillamment entamée avec les Français au soir de son sacre olympique.

Un terrible sentiment de tristesse, ensuite, pour Johan, anéanti par le chagrin de retour aux vestiaires, tentant en vain de comprendre l’incompréhensible, d’expliquer l’inexplicable. Johan Duhaupas, qui s’était révélé au monde dans la furie du Madison Square Garden en poussant le bestial Deontay Wilder dans ses derniers retranchements, Johan Duhaupas qui était allé affronter le grizzli Alexander Povetkin dans son antre d’Ekaterinbourg, Johan Duhaupas qui avait croisé les gants avec les frères Klitshko et Anthony Joshua, Johan Duhaupas qui avait promis l’enfer à Tony Yoka et qui fut, finalement, corrigé comme un CP par un CM2 dans une cour de récré.

Par ce mélange de violence et de confiance dégagées sur le ring, ainsi que le respect et l’humilité témoignés à l’endroit de sa victime en conférence de presse d’après match, ce combat marque le début de la résurrection sportive et populaire de Tony Yoka.

Il sonne, en revanche, le glas de la carrière de Johan Duhaupas qui, à 39 ans, voit son existence basculer, en dehors de la lumière, vers ce retour à la vie ordinaire, dans le silence et l’oubli que de nombreux sportifs comparent à une petite mort.

Plus qu’aucun autre sport, la boxe est un miroir de nos vies où se chevauchent les joies et les peines, la chaleur et le froid polaire. Elle magnifie les hommes ou les dévore et nous renvoie à ce que nous sommes, des ombres et des lumières, des vivants et des mortels, à l’équilibre sur un fil, entre l’éternité et l’abîme.

26 octobre 2020

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